entretien

Claire Colin-Collin

avec Leila Simon

EN COMPAGNIE

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Vue d'atelier, Pantin

Une visite d’atelier peut donner des ailes et, quand il est temps de se quitter, on fait tout pour retenir le moment. C’est ce que j’ai ressenti quand j’ai rencontré Claire Colin-Collin. Nos échanges épistolaires nous ont permis de poursuivre, d’étirer le temps, de tisser cette complicité pressentie.

MOMENTS SI PARTICULIERS

 

 

 

 

Leila Simon :  Un jour, je me suis rendue compte que je ne me racontais plus d’histoires. Alors que ça avait été primordial pour moi, je trouvais étrange d’avoir mis autant de temps à le remarquer. Puis, j’ai compris que je me trompais : je pense des expositions et des textes. Seules les formes ont changé.

Quand je dis que j’aime me raconter des histoires, j’entends me projeter dans d’autres univers, moins dans l’optique de fuir la réalité que d’être en rapport direct avec elle. Les histoires me permettaient de vagabonder dans des imaginaires pour ‒ c'est vrai ‒ m'échapper, mais surtout pour mieux interagir avec le réel. Le vivre autrement.

Les histoires sont à concevoir ici comme ces moments qui nous permettent de nous poser pour mieux avancer. Le moment dont je t’ai parlé, vécu par Sandra Bérénice ‒ photographe de la nature et des animaux ‒ illustre bien ma pensée : alors qu'elle attendait la venue de bouquetins, un mâle majestueux est arrivé. Ce dernier s’est arrêté de manger et a levé la tête. Tandis qu’elle le photographiait, le mâle a tourné la tête à deux ou trois reprises dans sa direction, comme s’il s’adressait à elle, comme s’il lui signifiait quelque chose. Et c’est à ce moment-là que le déclic a eu lieu pour elle : ce qui était à voir, ce n'était pas seulement l'animal dans toute sa splendeur, mais également le paysage. Ce moment-là. Cette rencontre entre eux deux ‒ entre eux et elle. Ceci était à voir et non à photographier, il fallait juste le vivre.

Parfois nous ne sommes pas disposé·e·s à vivre le réel, mais heureusement quelque chose ou quelqu'un nous y aide, nous y prépare. Un bouquetin, une œuvre, une visite d'atelier…

Est-ce que la peinture est pour toi une façon d’habiter le monde, le réel ?


 
Claire Colin-Collin :
La peinture crée un réel. Il s’agit de créer un réel, pour le vivre. C’est ce que dit cette phrase de Bram Van Velde, qui m’accompagne : « Je peins ce que j’ai besoin de voir ». Ça veut dire que si je ne le peins pas, ça n’existe pas. Personne d’autre ne le fera à ma place. Ça me parait important de se dire qu’on est seul·e à pouvoir le faire exister précisément comme ça : c’est une responsabilité, un enjeu.

C’est une gourmandise aussi : j’ai envie de voir ce jamais vu-là. Je ne le connais pas encore, je veux lui donner lieu. Donc je ne dirais pas que c’est une façon d’habiter le réel, même si ça me permet de savoir où je suis dans le monde : ce que je cherche, ce que je désire y faire, y vivre. Mais ça me rend plus fragile par rapport à lui. Dans le sens d’y être de plus en plus sensible, puisqu’en creusant le champ de ce qu’on a à faire, on aiguise sa sensibilité, son acuité : plus que le faire, c’est la perception, le regard, qui progressent ; la capacité à voir ce qu’on fait, à le comprendre.

Quand je te posais la question des histoires, c’était aussi comment tu te racontes des histoires avec les œuvres ? C’est une question importante, au sujet du rôle de commissaire : il y a des commissaires qui font coller leur propre discours aux œuvres et des commissaires qui écoutent les histoires des œuvres. Je vis parfois la posture des commissaires comme une attitude qui dérobe quelque chose aux artistes, qui leur prend la parole.

Je ne veux pas qu’on dise de ma peinture qu’elle « questionne et interroge les notions de » ou qu’elle « convoque ceci ou cela ». Ma peinture m’interroge. Je ne comprends pas pourquoi ce mot a été renversé. C’est parce que ma peinture m’interroge que je la fais. Je ne veux pas qu’un.e commissaire lui prête des intentions. L’intention de ma peinture est d’exister.

C’est pour ça que j’aimerais comprendre ta façon à toi, d’organiser des œuvres, sans les instrumentaliser.

 

Une histoire se raconte à plusieurs. Chacun·e y apportant sa touche.

Les collaborations diffèrent les unes des autres. Quelquefois ce n’est pas encore ça et puis parfois c’est pile ça. Pourquoi ça marche ? Pour des milliards de raisons ou au contraire pour une ou deux choses. En vérité, je n’en sais rien. C’est intuitif.

Quand je dis que je me racontais des histoires, en fait je me remémorais inlassablement celles qui m’avaient particulièrement touchée. Pour qu’elles m’accompagnent. En étant là. Juste là.

Mes expositions et mes textes cherchent à poursuivre ce que j’ai vécu pour que ces moments ne prennent pas fin. Et pour les partager. En les partageant, ils ne peuvent que continuer : ces moments. Je pars à la découverte de choses que je ne veux jamais trouver. Pour toujours poursuivre. Que rien ne s’arrête. Ne se fige.


 

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Claire Colin-Collin, Sans titre, 2019, peinture acrylique sur toile, 24 x 30 cm © Olivier Hamery

 

 

Dans ton entretien[1] avec Flavie Cournil et Nicolas Chatelain, tu évoques cette obsession qui te pousse à peindre. Obsession que tu ne peux nommer, et tant mieux, puisque c'est en partie parce que tu n’arrives pas à la nommer que tu peins et que tu continueras de peindre. Parfois des pistes voient le jour, mais ce ne sont que des pistes.
 

 

Cette obsession me porte. C’est le moteur. Dans cet entretien, j’émets l’hypothèse que tout vient de la façon dont mon père essuyait la toile cirée avec l’éponge humide. Son geste, très appliqué, appuyé et méthodique : il passait sur toute la surface, même là où il n’y avait pas de miettes. Sans le savoir, j’ai beaucoup regardé ce geste.

Aujourd’hui je le vois comme une façon de lisser le tableau.

J’aime bien me projeter dans une explication exclusive parfois, tirer un seul fil qui éclairerait tout. À un moment, par exemple, j’ai pensé que tout venait du papier peint de ma chambre d’enfance. Parfois je pense qu’il s’agit d’une recherche des visions initiales, les premières apparitions dans les yeux, quand on était encore nourrisson. Mettre la main dessus étant impossible puisqu’on n’en a pas le souvenir. Donc être en quête infinie de quelque chose qui se dérobe. Mettre en forme un souvenir qu’on n’a pas.

 

Est-ce que ces explications sont à percevoir comme des moments qui t’ont permis de voir « ce que tu as besoin de voir » et donc t'ont indéniablement poussée à peindre ou est-ce tout autre chose ?

À quoi travailles-tu, qu’est-ce qui te travaille ?

Ces moments sont ceux dans lesquels je cherche l’origine, ce qui m’a poussée à peindre. Mais les explications que tu évoques sont postérieures à l’élan de peindre. Les mots viennent ensuite, par-dessus. Ils sont forcément incertains et plus ou moins exacts. Souvent j’ai dit que je peignais contre mon propre projet (c’est-à-dire pour l’accident, l'infraction). Parfois je me dis aussi que je peins contre les mots. Contre la dimension totalitaire, en moi, des mots ; l’exigence du sens que je porte en moi : il me faut être Claire. La peinture résiste à cette injonction. Elle est du côté du clair-obscur. Je crois que la peinture me sert de résistance de plusieurs manières. Ça a d’abord été : peindre même si tout le monde, dans les années 90, m’avait fait comprendre que ce n’était plus d’actualité. Peindre contre cette violence. Contre le refoulement, contre le dogme, contre « l’actualité ». Et contre le discours, contre l’injonction au discours qu’on intégrait à l’école d’art, où toutes les formes devaient être conçues par projet avant d’être réalisées. Formulées en mots en amont de leur forme plastique. Peindre, c’est le contraire. C’est cette première mise en forme de l’amont. C’est avancer à l’aveugle dans une presque-absence de projet, mais avec un désir fort.

Mais je ne peins pas seulement contre ! Je peins pour vivre, pour nourrir ma vie. Pour nourrir mon désir de voir. Faire apparaître ce que je ne connais pas. Faire émerger des visions que je n’ai pas encore. J’ai besoin de cette saveur-là. Vitale.

Ce qui me travaille ?

L’inconnu de ce que j’ai à faire me travaille. Me fait envie.

Le regard me travaille : je regarde tout, en permanence, pour comprendre.

La disparition et la destruction me travaillent.

CE QUI NOUS TRAVAILLE

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Claire Colin-Collin, Sans titre, 2019, peinture acrylique sur toile, 2019, 35x27 cm  © Olivier Hamery

Est-ce en lien avec le fait de répéter une forme dans ton travail, forme qui n'est jamais réellement la même ?


 
Oui, il y a une obstination qui prend forme dans la répétition, qui relève de l’insistance d’un geste qui cherche à s’inscrire. Et qui ne se précise qu’en se répétant. C’est aussi un moteur, la répétition : je fais la même chose jusqu’à ce qu’elle se transforme d’elle-même. Parfois j’ai l’impression que je fais tout le temps la même peinture, et qu’elle se transforme peu à peu avec la façon dont je change moi-même. Avec cette sensation qu’il s’agit de mettre la main sur quelque chose d’insaisissable. Marguerite Duras disait ça très bien : « Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait ‒ on ne le sait qu’après ‒ avant, c’est la question la plus dangereuse que l’on puisse se poser. Mais c’est la plus courante aussi. »[2]
 

 

C’est ça.

Tu m'expliquais que le temps de réalisation d'un "fond" était important pour toi, que c'était un moment que tu appréciais tout particulièrement. Est-ce que l'on peut parler de nécessité, de gestes qui préparent/ouvrent à un autre état ?

Oui, la nécessité de créer l’espace, le territoire. C’est très différent de le préparer (tendre la toile brute, l’enduire, la poncer) plutôt que de partir d’une toile déjà tendue et apprêtée, industrielle. Ça me familiarise avec cet objet-toile et c’est une façon de me concentrer. Arriver à un certain silence dans la tête, qui permet de peindre. Un « état », comme tu dis, qui permet que quelque chose arrive. Ce n’est pas mystique. Certains peintres parlent de « lâcher-prise ». Lâcher la maîtrise, le savoir-faire, qui serait d’un mortel ennui. Un état qui permet que quelque chose échappe. Je vois bien que le « quelque chose » revient. C’est celui-là précisément qui reste indéfinissable. On pourrait dire : une apparition, un étonnement. Qu’on n’attendait pas mais qu’on espérait. Il faut à la fois se tromper et se faire confiance.

Pendant longtemps j’ai utilisé la musique pour me déconcentrer. Une musique très bruyante, que je mettais à un volume très fort. C’était à la fois pour qu’elle accompagne et court-circuite mon énergie. Autoriser une détente. Pour que la peinture danse cette énergie.

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Claire Colin-Collin, Sans titre, 2019, peinture acrylique sur toile, 30 x 24 cm  © Olivier Hamery

Vue de l’atelier, Pantin

 

 

 

 

Quand je t'ai demandé si tu avais besoin de partager cet instant d'une quelconque manière, tu m'as confirmé que tu aimais en parler. Ici, ce moment peut être partagé grâce aux mots, mais parfois ce n'est pas le cas. Comme le fait de ne pas savoir, ou de ne pouvoir expliquer, pourquoi telle peinture te plaît, te convient, alors qu’une autre, non.
 

 

Ça c’est ma question permanente : pourquoi telle peinture « tient » et pas telle autre, alors que j’ai fait la même chose ? Pourquoi tantôt une peinture existe ou n’est qu’un pauvre morceau de tissu barbouillé ? Ça tient à très peu de choses.

C’est une question de présence. C’est difficile à expliquer : au bout d’un moment, le regard sent si la peinture est là ou pas.

Je discute beaucoup de ça avec mon amie peintre Annie-Paule Thorel. Une fois qu’on a évoqué les éléments plastiques de dessin, de couleur, de matière, on n’a toujours pas dit l’essentiel : où est la poésie ? C’est quelque chose qu’on peut sentir, mais pas dire. Je sais que c’est casse-gueule de dire ça, parce que ça ramène au « bête comme un peintre ». Mais il y a peut-être quelque chose de ça, d’accepter sa bêtise, pour pouvoir peindre. Renoncer à briller, pour faire exister autre chose que soi.

Lâcher les mots, ça désarme. Les mots, c’est le pouvoir. Les mots des vainqueurs. Quand tu vois comment les hommes politiques nous emballent avec la puissance de leurs discours. C’est très impressionnant cette faculté qu’ils ont à faire croire, à faire rêver, à apaiser. Donc peindre, c’est renoncer à cette force. C’est choisir de se démunir.

Ce ressenti, cette évidence que tu ne peux expliquer par des mots, cela m'arrive également et j'ai mis un certain temps avant de l'accepter, je dirai même que maintenant j'apprécie tout particulièrement cela. Auparavant je trouvais que c'était difficile pour une critique d'art de ne pas trouver les mots pour (d)écrire, approfondir une pensée. Finalement je trouve ce sentiment "inécrivable" ‒ indéfinissable très précieux. Ne pas devoir tout formuler ‒ exprimer, mais seulement vivre le moment.

 

Par contre, j’aime les mots. J’aime tous les sens qui peuvent en découler, surtout dans la langue française. J’aime la musique qu’ils créent seuls ou assemblés. Je passe beaucoup de temps le nez dans un dictionnaire. Bien souvent, je suis même désolée à l’idée que les lect·eurs·rices passeront sûrement à côté de ces choix, n’auront pas conscience de toutes les possibilités qui en découlent. La plupart de mes textes sont pensés pour être lus à voix haute. Le rythme est tout aussi important que les sons ou les silences. J’aimerais travailler avec un·e graphiste pour mettre en page tout ceci, comme s’il s’agissait d’une composition musicale ou chorégraphique. Le texte est une trace de l’expression sonore de ma pensée. Le dire (me) permet, non seulement d’être au plus près de mes réflexions, mais aussi de ce que j’ai pu ressentir.


 
 

 

 

 

Si j’ai mis du temps à apprécier la sensation de ne pouvoir ou vouloir mettre de mot, ce n’est pas seulement parce que l’utilisation des mots est intrinsèque à mon travail. Présenter une exposition, écrire un texte reprennent l’idée de partage dont je te parlais. Le fait qu’enfant, j’avais ce besoin de raconter tout ce qui m’était arrivé dans la journée, c’était pour moi une nécessité de partager, dans le moindre détail, chaque instant où mes proches n’avaient pas été là. Et pour y arriver je passais par la précision du vocabulaire, par différentes intonations, éventuellement par du bruitage. Je souhaitais être au plus près, pour qu’elles·ils vivent le moment comme je l’avais ressenti, mais en fait ‒ et heureusement ‒ l’imaginaire de chacun·e vagabondait.

 

Ceci me fait penser à un raisonnement qu’eut Italo Calvino suite à l’analyse d’un critique concernant son roman Si par une nuit d'hiver un voyageur. L’auteur découvrit que ce n’était pas le livre qu’il pensait avoir écrit et qu’a contrario, le lecteur avait su lire le bon. Le fait que l'intention ne soit jamais totalement perçue ne me dérange pas, tout simplement parce que d’autres perspectives verront le jour. Parce que les œuvres sont là. Bel et bien là. Tout simplement parce que mes réflexions ne sont pas figées, mais en cours. C’est pour cela que j’apprécie autant l’oralité, pour sa fluidité, son côté vivant. Comme je l’évoquais plus haut, c’est un développement permanent, qui ne verra, je l’espère, jamais son aboutissement. Ce besoin d’être accompagnée d’une exploration sans fin, m’a naturellement conduite à apprécier et vivre pleinement ces sentiments « inécrivables ».


 
Je crois que je commence à comprendre là où tu veux m’emmener. C’est là où on se retrouve : dans la présence des œuvres. Ça peut être abrupt. Les œuvres se taisent. Je trouve ça très beau que tu puisses reconnaître, de là où tu es, ce qui est « inécrivable ». Il me semble que c’est aussi replacer le lieu de l’œuvre dans la perception du corps et la mémoire qu’il contient.

LES MOTS

INECRIVABLE

Vue d'atelier, Kersuzan

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[1] http://subitoradio.com/

[2] Marguerite Duras, Écrire, Gallimard, Paris, 1993, p.65.

Claire Colin-Collin, Sans titre, 2021, peinture acrylique sur toile, 30x24 cm  © Claire Colin-Collin