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entretien

Élise Alloin

avec Claire Kueny

En territoire nucléarisé

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Elise Alloin, Carte postale, projet participatif, 2020, La Kunsthalle, Mulhouse © Elise Alloin.

J’ai rencontré Élise Alloin à l’école des Arts Décoratifs de Strasbourg[1] en 2011, alors que nous étions toutes les deux étudiantes. Nous n’avons cessé d’échanger depuis. Élise avait rejoint les bancs de l’école après une carrière de restauratrice d’œuvres d’art. J’avais longtemps rêvé de faire ce métier. Sans doute un des premiers textes que j’ai écrit présentait le travail d’Élise. 

Depuis que nous nous connaissons, son travail de sculptrice tourne autour de la radioactivité. C’est une manière pour elle d’être traversée par et confrontée à des questions qui, dit-elle, « ont toujours intéressé les artistes, qui sont celles de l’espace, du temps, de la relation à la mémoire, à l’imaginaire ou à l’invisible ». Actuellement, l’artiste conclut une résidence de trois ans avec le CRESAT (Centre de Recherche sur les Économies, les Sociétés, les Arts et les Techniques) de l’Université de Haute-Alsace et La Kunsthalle de Mulhouse, en qualité de chercheuse associée, où elle travaille sur l’arrêt des réacteurs de la centrale nucléaire de Fessenheim (en février et juin 2020) et son démantèlement. C’est autour de la radioactivité puis du nucléaire et de la manière dont l’artiste l’approche, tissant des liens entre l’art, la recherche scientifique et des questions de territoire (de contrôle et de vie sauvage), que cette discussion nous embarque.

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Elise Alloin, Points de vue sur la centrale de Fessenheim_Fonctionnement occasionnel, photographie de terrain, 2020 © Elise Alloin

Claire Kueny : Je ne me souviens plus finalement ce qui t’a amené à t’intéresser à la radioactivité. Était-ce Fessenheim, que tu découvrais en arrivant en Alsace ?

Elise Alloin : C’est pour l’exposition conçue ensemble avec Sophie Kaplan, à la HEAR[2]. C’est là que nous nous sommes rencontrées. Je ne sais pas pourquoi, quand je suis rentrée à l’école d’art, je voulais travailler avec de la cendre. Je voulais faire une sculpture de cendres. C’était absolument intuitif. Au même moment, ma pratique d’écriture convoquait souvenirs et émotions qui ne m’étaient pas apparues depuis des années, et qui étaient en fait très liées à Tchernobyl. J’avais 14 ans à l’époque où il y a eu cet accident nucléaire. Tu sais, on n’avait pas d’images en 1986. D’abord le rideau de fer était là, et en plus, chez nous, il n’y avait pas de télé, nous écoutions la radio. On y parlait sans cesse d’un nuage de cendres. C’était visuellement très fort. J’imaginais ce paysage étouffé, couvert de cendres, qui a donné la pièce Faible dose, sur laquelle tu avais écrit d’ailleurs. À ce moment-là, je faisais des collectes d’images d’artistes qui avaient travaillé avec de la cendre. J’ai peu à peu épuré mon objet sculptural pour en faire un tapis de cendres. Cette pièce-là a été très importante dans ma construction, parce que l’expérience du public qui s’y est frotté l’a fait évoluer. Je ne sais pas si tu te souviens, mais les visiteur·ses ne la voyaient pas et marchaient dedans. Ça m’a bouleversée et ça a réveillé mon questionnement sur la sculpture. 

Et puis, durant l’exposition, il y a eu l’accident de Fukushima. Et toutes les questions qui s’étaient révélées pendant l’élaboration de cette pièce ont ré-émergé, notamment autour de la visibilité/invisibilité de la matière et de la radioactivité.

Après cette exposition, j’ai décidé d’aller voir des scientifiques pour discuter de la radioactivité. La question que je leur ai posée était toute simple et cruciale : « Est-ce que vous tenez compte de votre propre radioactivité quand vous faites une expérience de physique? Est-ce que ça influe sur l’expérience même ? ». La réaction de Philippe Dessagne, le physicien avec qui je discutais, a été immédiate : « Non, c’est négligeable ! ». Et puis, trois minutes plus tard, il s’est repris, malicieux, et m’a dit : « Mmm, oui, mais négligeable de combien ? ». À partir de ce moment-là, on s’est rencontrés. Dans la foulée, nous avons monté l’expérience au laboratoire pour calculer notre propre radioactivité. On y est resté une bonne partie de la soirée et de là est née Chœur de désintégration, cette pièce avec les détecteurs qui tiennent compte de la radioactivité du corps et de celle du lieu. Peu à peu, mes questions se sont étoffées comme ma connaissance de ce phénomène physique. Et plus je rentrais dans ces questions, plus elles m’intéressaient. Toutes les pièces qui sont nées depuis sont issues d’un état de réflexion sur la radioactivité qui se poursuit, en prenant de multiples directions.

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Elise Alloin, Faible dose, 2011, sculpture, Wilhelm Atelier, Stuttgart © Elise Alloin

 

Elise Alloin, Choeur de désintégration, 2012, installation, FRAC Alsace, Sélestat © Elise Alloin

En refaisant la genèse, tout semble après-coup si limpide !

 

Oui, parce que sur le coup ça ne l’est pas du tout. (rires)

 

Finalement, tu as travaillé assez rapidement avec le laboratoire du CNRS, tu as même eu un bureau là-bas.

 

Pas immédiatement : j’ai y eu mon bureau après avoir terminé mes études. On a monté une collaboration en 2014. Il s’est quand même passé trois ans entre 2011 et 2014. Trois ans au cours desquels je me suis intéressée à d’autres aspects que celui, purement scientifique, de la radioactivité.

 

Quand j’y repense, je revois très bien la pièce, ces histoires d’empreintes de pas dans la cendre, qui deviennent des monticules que tu tasses, dont surgit autre chose qu’un tapis : un territoire, presque lunaire. Je ne me souvenais plus que ce travail avait coïncidé avec l’accident de Fukushima, qui t’encourage à poursuivre tes interrogations sur la radioactivité et les territoires nucléarisés. Je me rappelle qu’étudiante, tu lisais Rousseau et les Rêveries du promeneur solitaire. C’est à partir de ces textes que tu es allée à Fessenheim, cueillir des plantes dans la zone de sécurité de la centrale, que je trouvais inquiétantes parce que trop grandes, alors qu’elles étaient juste sauvages. Tu as créé L’herbier entre Fessenheim. Ça ne te faisait pas peur d’aller sur ces territoires nucléaires…

 

A priori, Fessenheim n’est pas plus radioactif que le territoire autour. On confine la radioactivité et tant qu’on la confine, tout va bien. Une question sous-jacente à l’usage de la radioactivité est d’ailleurs celle de la maîtrise du monde. Il y a quelque chose de… Comment dire… Les centrales nucléaires sont une démonstration de maîtrise, tout y est dessiné pour être ultra-maîtrisé. C’est un territoire de contrôle. Et cela poursuit mes questions originales autour de l’espace, de comment on habite, dont on a déjà beaucoup parlé toutes les deux.

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Elise Alloin, Herbier entre Fessenheim, 2013, installation, CEAAC, Strasbourg © Elise Alloin, image : C. Bonnefoy

J’ai l’impression qu’avec la résidence que tu mènes à Mulhouse, cette question de

« l’habiter », « comment on habite le monde », que tu pouvais aborder à travers des approches de la matière, cartographiques, botaniques et sensibles, te déplace justement au cœur de la question du contrôle et de sujets éminemment politiques. Comment tu fais avec ça ?


Ce qui m’intéresse, c’est d’être dans la posture d’une observatrice. En fait, pour moi, on navigue dans de l’impensé. Et la radioactivité, l’usage que nos sociétés font de la radioactivité, est largement impensé. La radioactivité modifie notre monde, y compris physiquement, géographiquement. On génère des territoires interdits à la circulation, interdits à la vie humaine, même. Ce sont des espaces extrêmement contrôlés ou incontrôlables. Des espaces insoutenables… C’est la première fois dans l’histoire des activités humaines que l’on retire de l’espace habitable à l’humanité. S’instaure ici un référentiel nouveau et spécifique et le fait même d’en parler pose problème à ceux qui veulent maîtriser ces usages de la radioactivité. C’est très lié au pouvoir. À partir de ça, tu construis de la géopolitique, du secret, de la manipulation, et rien que ça, rien que le fait d’en parler est déjà une posture politique. C’est incroyable ! Je ne sais pas du tout quelle forme ça va prendre dans mon travail, mais en tout cas je le constate. Et là je me retrouve au bord du monde connu.

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Elise Alloin, Points de vue sur la centrale de Fessenheim_Centrale, vue de la digue, photographie de terrain, 2020 © Elise Alloin.

 

Elise Alloin, Points de vue sur la centrale de Fessenheim_Cornfield, photographie de terrain, 2020 © Elise Alloin

Penses-tu que le fait d’être dans une posture d’artiste modifie la manière dont on te montre ou dont on te cache des choses ? Que tu as accès à des choses particulières ?

 

Alors, un territoire nucléarisé – puisque c’est finalement le cas de Fessenheim – crée une nouvelle géographie : partout dans le monde, les espaces nucléarisés ont des qualités spécifiques et similaires, si bien que des zones très contaminées par la radioactivité comme la Nouvelle Zemble dans les mers de Barents ou Hanford aux États-Unis, ou encore Tchernobyl et Fukushima sont des territoires éloignés les uns des autres mais sont très proches dans leur essence. Cela dessine toute une nouvelle géographie planétaire. Ta question c’était ? (rires)

 

C’était de savoir si le fait que tu sois une artiste t’a donné l’impression par exemple d’être inoffensive dans ces territoires contrôlés ? 

 

Alors je constate qu’être artiste c’est dangereux ! Peut-être parce qu’on représente une certaine liberté de penser. En même temps, on aimerait bien l’utiliser. Dans les milieux scientifiques on a parfois tendance à réduire le travail de l’artiste à une forme de médiation de la recherche scientifique. Et de la même manière, dans d’autres contextes comme celui de Fessenheim où je travaille actuellement, l’artiste pourrait être réduit à une forme de communication. Il faut savoir rester très fidèle à sa démarche artistique pour se mouvoir au-delà des intérêts de nos divers interlocuteurs. Personnellement, j’essaye d’ouvrir un espace de réflexion sensible hors d’une vision polarisée du nucléaire, où il y a d’un côté les pro-nucléaires et de l’autre les anti-nucléaires. 

 

Parce qu’il y a aussi beaucoup de méconnaissance et d’idées reçues.

 

J’essaye d’y travailler. Tu vois, par exemple dans L’herbier entre Fessenheim, la lumière bleue dans laquelle tu baignes n’est pas inquiétante à mon sens. Peut-être seulement le fait que les plantes tombent a quelque chose de tendu. Mais au moment où je l’ai réalisé, c’était juste sensible, et je cherchais à caractériser les spécificités d’un espace nucléarisé : ce en quoi ils se ressemblaient tous, comme je le disais. 

Il y a une réelle différence entre un espace où la radioactivité est partout à dose létale, et une zone où on la confine et où on en réglemente l’accès. Certes, dans les deux cas, on empêche les humains d’y aller, mais le dispositif physique – j’allais dire plastique (rires) – visuel et spatial, est différent. Et la nature y est un peu différente aussi. Et c’est fascinant ! D’ailleurs, dans mon travail, j’essaye de dépasser et de questionner cette fascination pour ce phénomène, que je trouve beau, poétique, infiniment poétique en fait.

 

Pourquoi est-ce si fascinant pour toi ?

 

Parce qu’il est à l’origine de la vie et à l’origine de la mort en même temps. C’est un peu basique de dire ça comme ça, mais oui…Au départ, la radioactivité provient de l’agitation de la matière, depuis le Big Bang. Et tous les éléments qui font notre monde matériel – soit tous les éléments du tableau de Mendeleïev -, proviennent de la radioactivité. Et donc, nous les humains, comme tout le monde vivant, sommes issus de cette histoire-là. La radioactivité sur Terre casse l’ADN, ces chaînes de protéines qui produisent le vivant. Elle casse et le vivant remodèle. (je pense : comme une sculptrice ?)  En fait, la radioactivité fait partie de l’environnement. Elle est là, partout. Et si nous n’avons pas de capteurs biologiques pour la sentir, la détecter, la mesurer, c’est parce que nous avons toujours vécu dans un environnement radioactif. Mais faiblement radioactif.

La question qui se pose depuis un siècle, depuis que l’on a découvert la radioactivité, c’est l’usage que l’on en fait. Je questionne cet usage : la dose empoisonnante que l’on génère et concentre, et ce que cela produit sur notre manière d’habiter.

 

C’est peut-être le moment d’aborder justement la présence des vivants dans ces territoires, à Fessenheim ou ailleurs. Tu dis que ce sont des territoires que l’on prive les humains d’habiter, mais d’autres espèces font un peu fi des frontières… 

 

Je crois qu’elles ne font pas complètement fi des frontières. Ce sont effectivement des territoires qu’on prive les humains d’habiter, mais il y a des animaux et des végétaux pour qui, le fait qu’il y ait très peu d’humains offre un vrai havre de paix, tout simplement.

 

Et donc, à Fessenheim, c’est un havre de paix pour la faune et la flore ?

 

Oui. Le territoire de Fessenheim a été complètement modelé après la Seconde Guerre mondiale pour l’usage industriel de l’énergie. Avant, c’était un village de pêcheurs, plutôt isolé. Ont été créés un canal, des barrages hydro-électriques, des voies de circulation, et c’est dans ce contexte que la centrale nucléaire a été implantée. Le foncier attribué au site était initialement prévu pour construire quatre réacteurs nucléaires. Mais un mouvement citoyen franco-allemand anti-nucléaire (initié par les vignerons allemands) a stoppé net le projet de construction des réacteurs nucléaires n° 3 et 4 et seuls les réacteurs 1 et 2 ont été construits. Donc, au sein de cette zone ultra industrialisée, une cinquantaine d’hectares destinée aux réacteurs 3 et 4 est devenue une friche. D’après la DREAL (Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement), des espèces rares de batraciens ont recolonisé le site, à l’intérieur de l’enceinte de la centrale, ce qui en fait une zone protégée. Ainsi, ce terrain, originellement classé comme un terrain industriel – parce que ce que j’ai appris aussi : l’entièreté du pays est classée par zones (industrielle, d’habitation, naturelle…) – est devenu une zone naturelle, où se sont installées une faune et une flore sauvages. 

 

Dont des sangliers !

 

Dont les sangliers, oui. Il y a actuellement une trentaine de sangliers dans l’enceinte de la centrale. Deux légendes circulent à leur sujet. L’une dit qu’ils y ont été enfermés au moment où on a construit la double clôture de la centrale nucléaire, dans les années 1970. L’autre raconte que les sangliers y auraient été introduits par les employés d’EDF, à l’époque où on a interdit d’élever les sangliers, dans les années 1980.

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Elise Alloin, Sus Scrofa Fessenhensis (I) le banquet, vue d'ensemble, 2021, performance, La Kunsthalle, Mulhouse © Elise Alloin,

image : D. Betzinger

Et donc, ces deux légendes existent, quelque part. 

 

On ne saura pas ! Mais de fait, ces sangliers sont là, ils se reproduisent entre eux depuis cinquante ans. Ils ont d’ailleurs développé des caractères génétiques spécifiques, créant peu à peu, à mon sens, une nouvelle sous-espèce (rires). Je joue un peu là-dessus, mais il faut savoir que la consanguinité pose problème aujourd’hui, avec le démantèlement de la centrale. Cette consanguinité interdit de les remettre dans la nature : on n’a pas le droit de les laisser sortir, car ils risqueraient d’altérer le patrimoine génétique des espèces sauvages. Et de fait ils ne sont ni sauvages ni domestiques… et ils posent aussi une question très importante : on a fait quelque chose, mais comment la défait-on ? Voilà pourquoi les sangliers ont une part si importante dans mon projet autour du démantèlement !

Par ailleurs, il se trouve qu’il y a une longue histoire des sangliers et de la radioactivité. Car les sangliers se trouvent en fin de chaîne alimentaire et se nourrissent d’aliments qui concentrent les radionucléides, comme les champignons et les racines. Donc eux-mêmes concentrent ces radioéléments. Dans tous les territoires qui ont été balayés par le nuage de Tchernobyl, les sangliers sont plus ou moins radioactifs et peuvent être impropres à la consommation humaine. En Allemagne par exemple (en Thuringe et en Saxe), on teste systématiquement les sangliers chassés, et quand ils sont trop radioactifs pour la consommation humaine, on les considère comme des déchets radioactifs. 

Enfin, il s’agit d’une espèce aujourd’hui considérée comme nuisible. Après guerre, les chasseurs ont croisé des sangliers avec des truies pour que les animaux soient très prolifiques. Cela permettait de faire de la gestion de gibier. C’est aussi une question : on a modifié l’animal comme on modifie la nature, et aujourd’hui on le considère comme nuisible. On en a fait un petit monstre par rapport à la forêt, qui génère un problème de maîtrise, et comme par hasard, on retombe sur cette question de la maîtrise et du contrôle incontrôlable…

 

Nous n’avons plus l’espace pour raconter, dans ces pages, le développement artistique de ton travail avec les sangliers, qui sont en effet au cœur d’enjeux territoriaux, politiques, biologiques, symboliques et plastiques, que tu explores dans le cadre de ta résidence à Mulhouse, avec des spécialistes et des amateur·es. Simplement, et pour conclure, je pense qu’il est important de dire que tu réalises actuellement un triptyque, Sus Scrofa Fessenhensis, à partir des sangliers de Fessenheim, en ayant recours à la chair, à la peau et au squelette de l’animal. Le premier volet de ce triptyque, une performance-banquet au sanglier, s’est déroulé le 18 septembre 2021, dans le hall de la Fonderie de Mulhouse. Au cours du banquet, 80 convives ont ingéré la chair de deux sangliers de Fessenheim, cuisinés par le chef étoilé Marc Haeberlin, à qui tu as demandé d’utiliser l’entièreté des deux bêtes pour mieux leur rendre hommage. Tu as imaginé ce banquet comme une manière de construire une relation collective et individuelle avec le territoire de la centrale de Fessenheim, interdit depuis 50 ans aux citoyen·nes. Peut-être peux-tu, en quelques mots, nous partager les enjeux de ce projet ? Même si, on le sait pour en avoir parlé ensemble publiquement lors du festival d’histoire de l’art à Fontainebleau l’année dernière[3], ce projet pose de nombreuses questions, à une époque où nos relations avec le monde vivant se transforment, et mériterait un entretien à part entière.

 

Les trois volets du triptyque Sus Scrofa Fessenhensis développent une géographie plastique du sanglier, composée de la peau, de la chair et du squelette. 

J’associe la peau à la dimension de territoire (géographique, géo-énergétique et géopolitique). Les os s’articulent à la notion de mémoire, à ce qui reste, potentiellement au déchet, et si on parle démantèlement de la centrale….

Quant à la chair, cuisinée, aux récits, aux formes et gestes qui ont contribué au temps rituel du banquet, ils produisent le lieu. 

À mon sens, le lieu désigne la relation que nous entretenons avec un site géographique. Le lieu est l’expérience intime d’un site, et se trouve incarné en chacun·e. 

La radioactivité travaille selon moi cette question du lieu, car elle affecte notre relation au site. Comme ces zones radioactives ou nucléarisées sont inhabitables, l’empêchement d’habiter dissocie de fait le site du lieu. Pour moi le sanglier, par le fait d’ingérer sa chair ; de l’incorporer, travaille ce lieu. Voilà, je voulais que chacun·e des convives incorpore cette histoire du sanglier de Fessenheim, et puisse transformer sa propre relation avec la centrale pour en faire non plus un site, mais un lieu. J’ai trouvé très juste de travailler ainsi avec le sanglier… Si j’ai fait la pièce, malgré les difficultés rencontrées, c’est qu’elle avait vraiment du sens dans cette histoire de Fessenheim, qui est comme une enclave imposée dans le territoire. Je voulais proposer aux convives de la digérer. Et puis, le démantèlement, ici du sanglier, n’est pas une destruction, c’est plutôt une dispersion, une autre propagation, chacun·e en emmène une partie en lui et elle.

[1] Actuelle HEAR (Haute École des Arts du Rhin)

[2] Intitulée Une exposition en quatre actes, l’exposition en question a été réalisée à l’issue d’un séminaire de Sophie Kaplan à la HEAR, avec les étudiant·es de 4e et 5e année de l’école d’art et trois étudiant·es du département d’histoire de l’art de l’Université de Strasbourg, en partenariat avec l’association Accélérateur de Particules à Strasbourg, en mai 2011.

[3] L’édition 2022 du Festival d’histoire de l’art de Fontainebleau portait sur le thème de l’animal. Nous y avons présenté, en dialogue, le projet Sus Scrofa Fessenhensis le 4 juin 2022.

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