entretien

Renaud Auguste-Dormeuil

avec Clare Mary Puyfoulhoux

J'AIMERAIS ÊTRE DÉSESPÉRÉ DÉCIDEMENT

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Lorsque viendra le printemps, vue d'exposition, 3 Novembre – 22 Janvier, 2021, galerie In Situ - Fabiennne Leclerc

Ce texte a existé d'abord sous la forme d'une lecture croisée de deux expositions vues en région parisienne à la fin de l’année 2020 (Renaud Auguste-Dormeuil chez In Situ, à Romainville et Larissa Fassler chez Jérôme Poggi, à Paris). Fin 2021, le jeu des réseaux professionnels et sociaux me mit en lien avec Renaud Auguste-Dormeuil, je lui envoyai le texte. Le 3 décembre, nous nous rencontrions dans le cadre de « Si je suis déjà mort, les fleurs fleuriront de la même manière », exposition personnelle de l’artiste au Musée des moulages [1]. Des quelques heures passées ensemble à cette occasion, nous avons décidé que le texte initial devait garder trace de l’histoire entamée depuis sa rédaction, rendre compte de notre rencontre. Et, bien que l’oeuvre de Larissa Fassler soit à l’origine l’interlocutrice de celle de Renaud Auguste-Dormeuil, je pris le parti de laisser le texte devenir inégal, c’est-à-dire contaminé par le geste d’un seul des deux artistes convoqués par l’écriture première. 

Le texte que reçut Renaud Auguste-Dormeuil était en friche, il comportait des parties barrées dont je ne savais que faire. Le texte que j'ai reçu en retour comprenait des éléments bleus qui venaient tisser un sur-propos dans mes mots ainsi que des notes de bas de page qui reprenaient l'alternance entre texte barré et libéré. Pour que les différents niveaux de textes soient lisibles, nous avons choisi de passer le texte barré, qui avait probablement plus valeur de commentaire personnel, en Montserrat gris 14, de garder le texte libre, plus proche du compte-rendu d'exposition, en Montserrat noir 14, et d'indiquer les interventions de Renaud Auguste-Dormeuil Montserrat gras 14.

Exercice[2] : recenser deux expositions à partir de la main. Chez Jérôme Poggi, elle trace sur la toile les trajectoires, les détails observés man starts clipping his nails clack, clack, clack, clack / POLIZEI D1324 POLIZEI B1331 / 2 men fall-down drunk / POLIZEI 21125 c’est Berlin. Chez In situ, elle, la main, dépasse du cadre Glittering New York. Ce cadre, qui semble moteur de l’assemblage, est découpé dans une feuille de papier sur laquelle figurent des caractères imprimés, cela ressemble à article de journal, à une page de livre - et agit comme trace d'un contenu validé par une autorité. En résulte qu'une feuille ponctuée de caractères a été retaillée pour faire cadre à une vitre à travers laquelle l’oeil voit, en flou, le hors-champ ou la perspective de l’installation. Dans sa découpe, autour du vide, deux bouts de phrases : “ouffrir. Lui le fils d’émigrés”. Nombre de réflexions traversent l’espace, dans le cadre et dans la glace qui soutient le dispositif, ce qui fait reflet frappe à l’orée de la pensée, avant qu’elle ne se réduise au cliché.

Longtemps, je me disais : qu’est-ce qui fait la différence entre une galerie et n’importe quel autre commerce, pourquoi serait-ce plus sale ou plus noble de vendre et connaître son produit-œuvre que de vendre et connaître son produit-saucisson, vin, fromage, sac ? Ensuite je me disais bien que je n’étais pas la première à penser. Pour autant, je n’ai rien recherché, rien lu, rien à citer. Je reste à mon expérience, au plaisir d’échanger avec mon caviste. Les galeries avant c’était autrement, je fuyais l’échange, persuadée qu’il me fallait soit être trop critique, carte AICA, revues, pensée, soit rien, être absolument rien qu’en passant. Ce rapport aux galeries n’a changé qu’après mon premier achat d’œuvre. Qu’après avoir considéré qu’il m’était possible aussi d’avoir, par d’autres canaux, achat direct au producteur, des œuvres dans mon salon : maintenant on peut parler. Il faut le dire, qu’après dix ans à circonvoluer autour de ce qui fait art, j’en ai voulu pour moi au point d’en acheter. Que le critique soit collectionneur est aussi vrai et faux, nécessaire et vain pour lui, que d’être praticien. Reste que, quelles que soient ses autres casquettes, le galeriste est marchand. Reste que l’art est un objet de désir qui va aussi au salon.

Tournons.

 

L’œuvre de Renaud Auguste-Dormeuil permet cela : tabouret surélevé, miroir, pierre, cadre, image, découpage, transparence, poing noir serré. Autour, il y a une exposition intitulée Lorsque viendra le printemps et qui est bien nommée puisqu’on est en plein hiver et qui comporte des installations sur socle et aussi des images au mur qui sont compositions stellaires et d’autres choses, mais dont ce poing m’arrête. Il n’est pas serré (ce sont mes souvenirs qui le lient à ces lives who matter, really), mais il surgit hors du cadre, en noir, et invite tout à la fois le cinéma, la statue de la liberté, l’étroitesse de notre pensée et le plaisir de chercher à penser le rêve américain. Nous (visiteurs, autres de l’oeuvre) voyons à travers ce qui fait le tour de cette main découpée et nous voyons en dessous notre image reflétée par le bas, par l’angle le plus vilain, et nous sommes obligés de constater que la force de l’ensemble est conjuguée à sa précarité : la carte est cornée, le peut-être journal se décolle, la pierre est bien trop forte pour ne pas briser la vitre et la glace, il doit falloir démonter pour transporter. Autrement, cette installation ne fait aucun sens ‒ surélever un tabouret à l’aide de baguettes de bois clair afin que son assise, l’endroit fait pour poser son derrière, arrive à une hauteur proche du cou, rajouter encore deux planches de bois clair, poser un miroir à l’horizontale, une pierre ocre, un cadre puis deux, relier à l’aide d’un embout de plastique noir type anti-vol, type logistique, type dans les coulisses un peu cheap du monde qui nous habite.

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Renaud Auguste-Dormeuil, Lorsque viendra le printemps, vue d'exposition, 3 Novembre – 22 Janvier, 2021, galerie In Situ - Fabiennne Leclerc, photo Clare Mary Puyfoulhoux

Pour voir cela, cette œuvre, il faut se rendre à Romainville limite Bobigny, contourner des murs, pousser des portes en face d’un nouveau centre commercial. En bref : il faut vouloir et savoir[3] (quoi ?). Pour voir l’autre exposition, il suffisait de faire face à Beaubourg, puis de se diriger vers l’Hôtel de Ville, puis de changer d’avis, de se tourner vers le Marais. La porte de la galerie s’ouvre toute seule. Larissa Fassler explore les villes et les recréé en maquettes et plans, morceaux, notes, observations de flux, structure. La cartographie parle du mystère: que se joue-t-il entre l’homme et l’espace de la ville ? Ground Control, titre de l’exposition. Ground et pas soil, car ce n’est plus de la terre que les corps touchent au sol de l’urbain. Ce sont d’ailleurs les outils de la ville en tant que norme, des statistiques, du désincarné de la donnée, que l’artiste choisit de mettre en scène avec sa main. Le contraste entre la plastique du fait main et la théorie charriée par une forme en lignes, notes, schémas pique. Cela n’est pas beau. Ce n’est pas la réussite esthétique de l’oeuvre qui fait mouche, pas le plaisir, ou alors si, mais parce que le contraste entre la main qui trahit le sujet traçant, son inaliénable singularité, et l’abominable de la donnée qui ne dit rien en disant tout fait mal. Cette main, mise à nu dans son incapacité à endosser jusqu’au bout l’impersonnel de la machine, nous dit cela, qu’elle n’est pas norme, qu’elle n’est pas neutre, et qu’elle est là. En cours de dessin collectif, l’urgence pour chacun est de choisir l’angle, la perspective la plus à même de traiter le sujet donné. Je n’ai pas vu, mais j’imagine une nuée de chevalets luttant pour obtenir l’angle le plus clément. Ce sont ces chevalets pressés que j’ai sentis en arrière-plan de l’exposition de Larissa Fassler : tout sujet demande un point d’entrée. Ainsi, la main qui trahit révèle. Il n’existe pas de donnée factuelle, pas d’objectivité, surtout pas en ville, où l’humain grouille et circule. On peut mesurer ses flux, certes, mais cela revient à dessiner une banane : choisir est geste humain.

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    Larissa Fassler, Moritzplatz ? FORMS OF BRUTALITY, Détail, 2019, crayon, stylo bille et acrylique sur toile,  170x180cm chaque, Courtesy Galerie Poggi, Paris © CLAD/THE FARM

Je crois que c’est aussi pour cela qu’il fallait ‒ Baubô systématique, la critique verbalise à mesure le cheminement de sa pensée ‒ croiser les œuvres et les espaces-galeries. Seule façon de déjouer la publicité : je ne sais pas si les galeries, artistes traité·es ici, se connaissent et s’entendent. J’aimerais presque que non, que le seul lien soit l'œil mien, son caprice ‒ et peut-être la main. C’est pour cela aussi que les remarques sur le rapport à la galerie sont intertwined au texte plus traditionnellement critique, c’est-à-dire descriptif, des propositions observées. Que se passe-t-il en galerie·s ? Question étrange que l’on traîne avec soi comme un boulet, tant il est facile de se retrouver expulsé·e, ratatiné·e par la sensation vaine du voir et être vu·e, désespéré·e par la réalité crasse comme les néons qui grésillent en susurrant que non, décidément aujourd’hui non plus, le sens de la vie ne nous (me) sera pas rendu et que oui, les gens se contentent facilement de peu. Ce cynisme innervant les textes, les regards, les corps qui transitent en galeries, entre autres espèces du contemporain, il faut l’analyser aussi. La grenouille sait qu’elle peut exploser, le corbeau sait que le fromage a tendance à tomber, l’agneau etcetera. C’est effrayant de chercher et difficile d’accepter cette soif, cette vulnérabilité qui nous pousse quand même à aller au puits, en suivant le même circuit, dans l’espoir que surgisse une main ou un trait, quelque chose pour nous rassurer. C’est aussi redondant que de labourer, avec la certitude des saisons, du sol et de la graine en moins. C’est absolument terrible et terriblement vital, ça appelle le grandiloquent : il faut affirmer tant le matériel que l’existentiel. Car ce sont ces considérations, amenées par les œuvres, par la rencontre entre l’œil et la main, qui permettent de sentir l’air enrober de fraîcheur le geste de penser.

    Larissa Fassler, Gare du Nord (Machines tournez vite), 2019-2020, Panneau de pulpe de bois finlandais gravé au laser, MDF,  verre acrylique, acier, 175 x 150 x 125 cm, Courtesy Galerie Poggi, Paris © CLAD/THE FARM

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Renaud Auguste-Dormeuil, Lorsque viendra le printemps, vue d'exposition, 3 Novembre – 22 Janvier, 2021, galerie In Situ - Fabiennne Leclerc, photo Clare Mary Puyfoulhoux

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Renaud Auguste Dormeuil, Lorsque viendra le printemps, vue d'exposition, 3 Novembre – 22 Janvier, 2021, galerie In Situ - Fabiennne Leclerc

[1]Avec ses cinq mille moulages, le Musée niché au cœur des bâtiments historiques de l’hôpital Saint-Louis, à Paris, est un lieu unique. Sa présence en ces lieux peut sembler insolite mais tient à l’histoire de l’hôpital qui a été dédié au traitement des maladies de la peau  en 1801. http://hopital-saintlouis.aphp.fr/le-musee-des-moulages-de-lhopital-de-saint-louis/ 

 

[2] Mon exercice sera d’entrelacer…tout est entrelaçage….

Exemple _ Police Python 357 _ film d'Alain Corneau sorti en 1976.

Résumé (original) : Au cours d'une intervention, l'inspecteur Marc Ferrot rencontre une jeune femme, Sylvia Leopardi, dont il tombe amoureux. D'elle, il sait peu de choses et surtout pas qu'elle est aussi la maîtresse de son supérieur hiérarchique, le commissaire Ganay. Lequel, fou de jalousie, et apprenant qu'elle fréquente un autre homme, l'assassine dans son appartement et se débarrasse du corps. Peu de temps après le meurtre, Marc, ignorant tout du drame, se rend chez Sylvia. L'appartement est vide et il y laisse ses empreintes. Lorsque la jeune femme est retrouvée morte, Marc est chargé de l'enquête. Il est pourtant le suspect principal. 

Et puis : Au cours d'une exposition, le conservateur Marc Ferrot rencontre une jeune artiste, Sylvia Leopardi, dont il tombe amoureux. D'elle, il sait peu de choses et surtout pas qu'elle est aussi la maîtresse de son supérieur hiérarchique, le directeur du Musée des Beaux-arts. Lequel, fou de jalousie, et apprenant qu'elle fréquente un autre homme, l'assassine dans son atelier et se débarrasse du corps. Peu de temps après le meurtre, Marc, ignorant tout du drame, se rend chez Sylvia. L'atelier est vide et il y laisse ses empreintes. Lorsque la jeune femme est retrouvée morte, Marc est chargé d’organiser une rétrospective post mortem. Il est pourtant le suspect principal. 

 

[3] original : Sinon, oui _ film de Claire Simon sorti en 1997

Résumé (original) : C'est une histoire qui arrive à une femme, par l'intermédiaire d'une question qu'on lui pose : est-ce qu'elle est enceinte ? Elle n'en sait rien et sur le moment ça l'arrange de laisser planer le doute. Cette hypothèse est redoutable pour son mari qui comptait s'éloigner d'elle, tellement redoutable qu'il y croit tout de suite. Il a beau lui expliquer qu'il ne veut pas de l'enfant, elle ne fait rien pour avorter… puisqu'elle n'est pas enceinte. Seulement ça, elle n'arrive pas à lui dire. Elle laisse faire remettant toujours au lendemain le moment de briser le charme qui retient son mari auprès d'elle, réconforte son propre père très malade, et réjouit son entourage. Jour après jour la fiction s'installe et rien ne semble pouvoir l'arrêter.

Et puis : C'est une histoire qui arrive à une femme, par l'intermédiaire d'une question qu'on lui pose : est-ce qu'elle est artiste ?

Elle n'en sait rien et sur le moment ça l'arrange de laisser planer le doute. Cette hypothèse est redoutable pour son mari qui comptait s'éloigner d'elle, tellement redoutable qu'il y croit tout de suite. Il a beau lui expliquer qu'il ne veut pas d’artiste femme, elle fait tout pour l’être… puisqu'elle n'est pas artiste. Seulement ça, elle n'arrive pas à lui dire. Elle laisse faire remettant toujours au lendemain le moment de briser le charme qui retient son mari auprès d'elle, réconforte son propre père très malade, et réjouit son entourage. Jour après jour la fiction s'installe et rien ne semble pouvoir l'arrêter.

Nota bene / résolution : Cette proposition doit beaucoup, formellement, au travail de Jacques Henri Michot (Un ABC de la barbarie, éditions Al Dante, 1998, rééd. 2014 et Derniers temps. Un capharnaüm, éditions NOUS, coll. "Disparate", 2021). Le dispositif s’appuie sur un texte rédigé par un auteur, critique, qui associe deux genres : le compte rendu d’exposition et le commentaire libre. Ce texte n’était pas publiable. Vient la lecture d’un artiste concerné par la partie compte rendu. Cette lecture donne lieu à plusieurs gestes dont certains sont présents en exposition. Ensuite, l’auteur du texte et l’artiste se rencontrent au Musée des Moulages. Ce qu’ils réalisent : l’auteur gagne sa vie en travaillant pour un projet lié aux attentats du 13 novembre 2015, l’artiste expose une œuvre qui a trait à ces derniers et ramène une parole exposée dans l’espace médiatique à hauteur humaine. Ce qui les touche ne trouvera pas de mots. L’artiste intervient, l’auteur reçoit le résultat avec bonheur. Pour autant, au niveau subliminal, apparaît l’archétype du mâle blanc. La question de la séduction. L’auteur tait ses impressions jusqu’à la toute fin : après la relecture des correctrices. Sur le mot de contamination choisi pour présenter le geste, quelque chose bouge. On se prononce (voir note 2). 

Séduction.

Le geste de Renaud Auguste Dormeuil ressemble à son travail, de presque rien il fait matière. En l’occurrence, de cette tendance qu’ont les rapports entre critique et artiste de s’articuler autour de la séduction. Tendance accentuée par le fait que ces derniers ont plutôt tendance à succomber qu’à résister, bien que la parole critique consiste souvent en la répétition de mots entendus en atelier, imprimés sur dossiers. Le geste appuie sur les mots de main, de plaisir, et, jour après jour, ligne après ligne, la fiction s’installe jusqu’à ce que l’auteur réalise la force du retour à l’envoyeur. Par l’usage de l’entrelacs, Renaud Auguste Dormeuil donne en équivalence à la médiocrité du commentateur, celle du dragueur. C’est-à-dire qu’il exprime l’archétype sous-jacent au rapport que nous entretenons. 

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Renaud Auguste-Dormeuil, Les fleurs fleuriront de la même manière, vue d'exposition, 24 Novembre – 14 Décembre 2021, Musée des Moulages, hôpital Saint Louis, photo Clare Mary Puyfoulhoux

Renaud Auguste-Dormeuil, Les fleurs fleuriront de la même manière, vue d'exposition, 24 Novembre – 14 Décembre 2021, Musée des Moulages, hôpital Saint Louis, photo Clare Mary Puyfoulhoux