entretien

Jade Tang

avec Claire Kueny

POLYPHONIES DE CHANTIER

Documentation d'artiste, 2019.

Depuis 2013, Jade Tang va à la rencontre de personnes qui habitent et/ou produisent des chantiers. Habitants et habitantes, professionnel·les du bâtiment et, plus récemment, chercheurs et chercheuses en archéologie. Formée à la sculpture à la HEAR de Strasbourg, arpenteuse des ateliers qui font la réputation de l'école, et du verre en particulier, les recherches de Jade Tang convergent systématiquement vers les matières qui se métamorphosent, vers les états changeants, transitoires. Couplée à un intérêt profond pour l’architecture, cette préoccupation essentielle pour les états et éléments en transformation l’a tout naturellement conduite vers les chantiers de rénovation : domestiques d’abord (le « chez soi en transition »), jusqu’aux chantiers de fouilles d’archéologie préventive conduits sur les chantiers d’aménagement urbains.

Depuis 2013 et jusqu’à aujourd’hui, Jade Tang a ainsi mené deux recherches principales sur les chantiers, inscrites toutes deux dans des temporalités pluriannuelles et intitulées respectivement Perspective Résidentielle et Caresser l’histoire. Elle y a élaboré sa méthodologie de travail. Celle-ci consiste d’abord à investir un territoire de recherche qu’elle documente par des captations de données variées (empreintes, moulages, relevés d’éléments, photographies, vidéos et enregistrements sonores de bruits de chantiers et de discussions retranscrites ensuite), avant d’expérimenter plastiquement les informations recueillies pour produire des installations. 
 
D’un chantier à l’autre, l’espace habité s’est élargi. Il s’est creusé, spatialement et temporellement, de l’épaisseur des murs à l’épaisseur des sols. Les premières perspectives sont devenues toucher.

Depuis Perspective Résidentielle, j’accompagne le travail de Jade. J’y pose mon regard et souvent quelques mots. Depuis 2016, je pourrais même dire que nous co-laborons : nous travaillons ensemble et cet « ensemble » nous met au travail. Nous avons d’ailleurs mené un projet de recherche en commun sur les chantiers domestiques intitulé Saisir le chantier avec un troisième acolyte, le sociologue anthropologue Jean Paul Filiod. En articulant nos disciplines et nos pratiques, nous avons interrogé, à travers un travail de collecte d’images de chantiers et de paroles d’habitant•es et de professionnel•les de l’habitat, de l’art et de la recherche, les représentations du chantier domestique. Celui-ci s’est déployé sous différents formats : l’article universitaire, le rapport de recherche, mais aussi un site Internet et une exposition[1] . Pour la première fois avec ce projet, j’expérimentais une mise en forme plastique et spatiale de la recherche théorique.
 
Si je relate ces expériences de co-laboration, c’est parce qu’elles disent quelque chose de la nature de notre travail en commun avec Jade et de notre relation artiste/critique ; des porosités entre nos deux pratiques de chercheuses et de ce qui s’y invente. Car, à ses côtés, se lient avec simplicité mes activités de critique et de chercheuse, auxquelles s’ajoutent des gestes qui déplacent ma pratique. Ces expériences permettent aussi, je crois, de saisir ce que contient, en creux, la proposition qui suit.
 
Voulant répondre au travail mené par la revue Possible sur le format de l’entretien, j’ai invité Jade à mêler les voix entendues, enregistrées puis retranscrites, de tou.te.s les acteurs et actrices des chantiers qu’elle a rencontré•e•s depuis 2013, de Perspective Résidentielle à Caresser l’histoire donc.

J’ai imaginé que ce texte permettrait aussi bien de lier l’ensemble des travaux de Jade sur les chantiers, quels qu’ils soient (domestiques, d'aménagement urbain ou archéologiques), que de donner une première matérialisation à Caresser l’histoire.
J’ai aimé, nous avons aimé l’idée, qu’avec ce texte, toutes les personnes qu’a croisée  Jade sur des chantiers se rencontrent pour témoigner, indirectement, de son œuvre à elle : de ses processus de travail bien sûr, mais aussi de ses préoccupations, de ses enjeux, de ses formes.
Ce que je n’avais cependant pas soupçonné, c’est que cette proposition dévoilerait aussi une partie de mon travail, de notre travail, et bouscule, encore une fois, ma pratique de critique.
 
Alors que je m’étais projetée dans un rôle d’intermédiaire, entre l’artiste et la revue, entre l’artiste et nos lecteurs et lectrices, Jade a non seulement proposé que je travaille avec elle sur le choix de ces voix, mais elle a surtout suggéré une manière de faire, pourtant relativement bénigne, qui m’a beaucoup interrogée sur mon geste. Après avoir fait une sélection d’extraits parmi tous ses entretiens, elle a proposé que nous imprimions puis découpions chacune des phrases pour les assembler ensuite. Des centaines de phrases découpées ont alors envahi la table de travail, que nous avons d’abord dû classer par thématiques (gestes, temps, traces, espaces, matières, ressentis, rangement/nettoyage, sans oublier la fameuse catégorie « autres ») pour pouvoir les agencer sur des porte-dossiers en papier bleu et créer ainsi de nouvelles conversations de chantiers.
 
Le simple fait de faire ce travail de couper-coller sur papier plutôt que sur ordinateur a totalement modifié mon appréhension de notre travail. Est-ce ridicule ? Est-ce narcissique d’avoir l’impression, pour quelques coups de ciseaux imprécis, de faire un geste de création différent de celui que je fais habituellement par les mots, sur un fichier word ? Il est clair en tout cas que la forme, les couleurs, les gestes, les outils, la présence de la main, mais aussi du corps, tout entier réquisitionné pour inventer de nouvelles compositions, modifient la pensée et la nature de la production.
 
Le simple fait de manipuler physiquement les mots a d’ailleurs rendu très concrète l’impossibilité d’envisager un véritable dialogue, sur plusieurs pages, entre toutes ces voix. Aussi ne lirez-vous que des bribes de conversation et devrez-vous prêter attention aux interstices, aux silences et autres paratextes qui entourent nos choix. 
 
La proposition qui suit n’est donc pas tout à fait un entretien au sens où nous l’entendons à la revue Possible. Ou peut-être s’agit-il d’un entretien caché, invisible, entre Jade Tang et moi-même ? Mais pas d’un entretien entre nous avec elles et eux. La proposition qui suit n’est pas non plus une œuvre. Pas en l’état, pas avec moi. La proposition qui suit est simplement un geste : le geste de deux autrices, de deux chercheuses qui, quand elles se retrouvent, se font agir, mutuellement, communément, parce qu’elles partagent des territoires, de vie et de pensée et, parfois, des manières de faire.

Polyphonie ou cacophonies ? Les voix nous ont échappé… Vous parviendront-elles ? 

  
Merci à Adrien, Éric, Géraldine, Élise, Jérôme, Maxime, Willy, Alex, Djimoui, Jade, Pierrette, Olivier, Daniel, Sylvie, Claude, Christian, Mourad, Mickaël, Marie-Jeanne, Solène, Hélène, Emmanuelle, Gaëlle, Isabelle, Émilie, à qui nous avons emprunté les paroles/voix.

 

Elles, eux, ce sont des habitant•e•s réalisant des travaux de rénovation ou faisant faire des travaux, chez eux, par une entreprise.

 

Eux, ce sont des ouvriers du BTP, encadrants d’insertion professionnelle sur des chantiers, charpentiers, conducteur d’engin.

Elles, eux, ce sont des archéologues aux différentes spécialités et attaché•e•s à différents statuts (archéologues, archéologues du bâti, céramologues, dendrochronologue, carpologues restauratrices, ingénieur d’étude au Service Régional Archéologique, chef de fouille, directeur…).

C’est parfois une artiste.

[1] Chantiers domestiques, Syndicat Potentiel, Strasbourg, sept. 2019, dans le cadre des journées de l’architecture.