1000 signes

Pourquoi
écrire sur l'art? 

 

L'action se passe à l'école maternelle de Pacy-sur-Eure à la fin des années soixante. Lundi : assis en rond sur le lino de la salle de classe, la maîtresse nous propose d'échanger avec nos congénères nos impressions du week-end. La vitesse : je venais d'éprouver cette sensation ahurissante et nouvelle - mon père au volant, assise à l'avant, les feuilles des châtaigniers défilent à 130 dans le bleu du ciel. Partager avec les miens l'accélération du réel, leur filer les clefs ... A la fin du récit, les deux garçons face à moi me pointent du doigt et s'esclaffent : oh on voit ta culotte ! Je savais que la route serait longue, j'ai peint sur des boîtes, fabriqué des talismans pour les arbres, pleuré sur mon piano, mené des revues pour mes ours. Trente ans plus tard, je rencontrai Lasdada, Cricri, Skall et Peter... créant par leurs actions-images des moments de connivences libres et penchés. Comment se lover là ? Danser à leurs côtés ? J'enfourchais ma planche anti G et décidais d'explorer la forêt.

Véronique Godé
 

Pourquoi j’écris sur l’art ? Pour dialoguer avec ma grand-mère trop tôt disparue. Cette vérité s’est imposée à moi après ma participation à une table ronde où chaque invité expliquait justement les motivations qui l’avait conduit à devenir critique d’art. Réponse unanime : un besoin irrépressible d’écrire. Soit, me suis-je dis après coup, mais, alors, pourquoi ne pas tricoter des romans, des pièces de théâtre ou des scenarii de films ? Il m’est revenu alors un souvenir d’enfance, incontestablement fondateur. Petite je passais beaucoup de temps chezma grand-mère maternelle : c’était une femme généreuse et libre. Fille de paysans, divorcée très jeune, elle a fait mille métiers dont voyante professionnelle. Un jour, pour satisfaire ma curiosité, elle a étalé devant moi les cartes illustrées du tarot de Mme Lenormand et m’a révélé leurs symboliques : amour, travail, santé, etc. Subjuguée par toutes les significations que l’on peut tirer d’une image, j’essaie, désormais, à ma manière, de faire parler les signes visuels qui constituent une œuvre d’art. Ne tente-t-elle pas, le plus souvent, de répondre,
elle aussi, aux questions qui nous tourmentent et tournent autour de la vie, du sexe et de la mort ?

Élisabeth Couturier

Par vanité absurde, clamais-je adolescente réfutant l’évidence !
Par nécessité estudiantine.  
Par éblouissement face à l’intrication révélée du fond et de la forme d’une œuvre. 
Par plaisir dans la rigueur scientifique des premiers émois professionnels. 
Par chance quand histoire de l’art et critique se sont mêlées, faisant sauter les digues pour ouvrir le chemin d’une randonnée heureuse, sinueuse souvent, ardue parfois, vivifiante toujours. 
Par goût de la liberté, d’une vie peu normée. 
Pour l’accomplissement dans la rencontre avec chaque artiste, mort ou vif, d’auteur à auteur, d’être à être. 
Pour décider d’où l’on parle, avec qui et pour qui. 
Pour la recherche du sens des mots, de l’art, du monde, au creux d’une lecture intime à partager.
Pour la puissance des mots, à mille lieues du tout petit pouvoir fugace de celui qui écrit ! 
Pour la promesse de l’écriture collective, moteur autant que motif politique. 
Pour le souffle, pour le temps choisi, étiré à loisir ou des plus brefs. 

Aurélie Barnier

Ecrire sur l’art est une réponse à l’œuvre qui se déploie autour et avec la toile, la sculpture, l’installation et/ou, dans le meilleur des cas, avec l’artiste. Si Daniel Arasse développa un dialogue-spectateur avec la peinture de la Renaissance Italienne par le truchement de l’œil de son appareil photo s’appuyant sur les promenades critiques de Denis Diderot dans les tableaux de Greuze ou de La Tour, la société digitale cantonne la critique d’art à une posture de spectateur-prescripteur-objectif à travers un : parler de… Alors que l’écrire sur, esquisse une création subjective, où le critique “apporterait son corps à l’œuvre” (comme le peintre à sa toile, disait Valéry). Un écrit critique, non pas comme celui des jeunes turcs des Cahiers du cinéma, qui avouaient le faire comme un remontage des films de leurs aînés, mais qui proposerait à l’artiste et à son œuvre le reflet d’un raffineur Duchampien. Producteur de regard originel, le critique d’art tenterait alors de faire art de l’ART.

Jean-Jacques Gay

Possible continuant, chemin faisant, de tisser les liens entre ses membres, d'ouvrir des interstices, d'appeler résolument l’air (pour ne pas dire, de brasser de l’air ?), se souvint un matin d'une ambition initiale : sortir la critique du rédactionnel. 
Jusqu'à présent, sa forme pourtant se fait en caractères espaces compris. 
Pour tenter de faire radiculaire, l'équipe s'est dit, d'accord :
Pourquoi écrire sur l'art ?

La question que je me pose n’est pas de savoir pourquoi j’écris sur l’art : toutes les raisons sont bonnes pour écrire, sur l’art comme sur quoi que ce soit. Je pense plutôt au « pour qui ? » et c’est ce qui me paralyse.

Il y a bien sûr toujours le ou la première lecteur·ice  : le·la commanditaire, l’artiste bien souvent, que le texte proposé flattera, perturbera et, dans le meilleur des cas, mettra au travail. Mais alors, pourquoi le publier et ne pas le garder dans la confidence de nos échanges ? Il y a aussi les proches, celles et ceux qui vous félicitent depuis vos premiers babils et qui vous lisent avec admiration - et, évidemment, sans distance critique. Il y a encore celles et ceux qui ont marqué votre chemin qui fait qu’aujourd’hui, vous écrivez sur l’art. Pour elles et eux se glissent quelques clins d'œil, des pensées adressées, qui ne seront d’ailleurs peut-être jamais identifiées comme telles par le·la destinataire, qui d’ailleurs ne lira peut-être jamais le texte en question. Mais les autres, les inconnu·es ? amateurs et amatrices d’art ? celles et ceux qui arrivent là par hasard ? Vraiment, je me demande, qui sont ces lecteurs et lectrices, et qu’attendent-ils/elles de moi ? Comment puis-je satisfaire des attentes que je ne connais pas ?

Claire Kueny

Écrire sur l’art n’était pas bien vu quand j’étais petit critique vers les années 1990.
On préférait le routier « avec », voire le plus diffus « dans », sans surplomb de professant ni d’influenceur. Toutefois, le diffuseur d’ambiance culturelle que je me proclamais être alors s’appliquait quand même « sur l’art », ou plutôt « contre le
mur des visibilités transformées », comme un parfum parasite adhésif, volontiers repositionnable. C’est que l’art était / est toujours un peu comme les faits de société inexpliqués, les montages idéologiques ou industriels opaques, un prétexte à investigations et affaires sensibles. La morsure de la vérification des trouvailles, du démantèlement excitant des réseaux d’enfumage, et l’élaboration continue d’un biais nouveau de fortune, me guident encore. Car écrire sur l’art
n’est pas, il me semble, penser l’art, mais le noyauter de l’intérieur pour y pousser son petit stolon de preuve démente. Ainsi aujourd’hui je peux le dire : I don’t think, I just ink.

Vincent Labaume

On ne touche pas. D’aussi loin que je me souvienne, c’était l’ordre qui accompagnait les œuvres, parfois aussi entendu sous sa variante, on ne touche qu’avec les yeux. Il m’arrive encore en m’approchant d’une peinture pour voir un détail où en cherchant à éviter le reflet d’une photo de déclencher une alarme mais c’est plus fort que moi… J’ai besoin de trouver ma place pour regarder et entrer en résonance avec l'œuvre. C’est un processus aussi
mental que physique ; on fait un pas de côté, on recule, on avance. La mise en point implique de se déplacer et c’est aussi ce qui fait que je mémorise une œuvre : le lieu dans lequel on se trouve à un moment ensemble. C’est à la suite de la visite d’un atelier que j’ai eu la première fois envie d’écrire sur l’art. Je voulais bien sûr me rappeler de la discussion
avec l’artiste, garder trace des hésitations et réflexions mais surtout après avoir pu moi-
même déplacer les œuvres, en écrivant j’avais trouvé comment en emporter un bout.

Henri Guette

Pourquoi écrire sur l'art ? Pourquoi écrire ? Sûr d’écrire. Écrire sur. Et puis quoi encore ? Mais qu’est-ce que l’art ?, au fait. C’est toujours une bonne question. Une question pertinente. Écrire dans l’art. Rentrer dans le lard de l’art. Lui faire la peau ; lui cuire la couenne, la tanner. Avec amour. Retourner les pièces, de bœuf, de Soutine, de Rembrandt de Gasiorowksi. Enfumer la carrée. Partir en courant. Allez à la chasse. Chercher la bête, le numéro Un ; se rassasier du paysage alentour, planté par les Anciens ; ahuri comme un tigre dans la brousse du Facteur Dada. Appeler au secours. Revenir. Tirailler façon Seine m’est égal. Appartenir au langage. Que faire d’autre ? T’as qu’à voir ! Pourquoi écrire sur l’art revient à demander Pourquoi écrire ? Ceci est mon corps. C’est toujours la même histoire. Il faut que ça échappe, que ça coule, que ça s’écoule ; et même via clavier façon bluetooth, ça marche aussi. Alors, à ce point, on peut dire : Pourquoi tu respires ?

Léon Mychkine

Ces dernières années, j’ai écrit sur les carrières des femmes artistes, le chauffeur de taxi bouddhiste de Bayonne, le dessin performé, ma voisine de table à la Bibliothèque publique
d’information (qui découpait à la lame de rasoir le visage de Sophie Marceau dans un Paris Match), la poussière, l’atelier des enfants au Centre Georges Pompidou, les métaphores
excrémentielles dans les œuvres chocolatées, les élevages de moisissure, les champignons hallucinogènes dans l’art contemporain, les nuages d’ADN, l’ostension de la couronne
d’épines de Notre-Dame de Paris, les laminak basques, les combinaisons de sudation du catalogue des Trois Suisses, les chewing-gum, les boîtes de conserve dans l’art d’après-guerre, les œuvres enterrées, la mort de la peinture, le microscope familial, les courses de fromage, les fontaines pétrifiantes, les ateliers d’artistes, le cousin Machin, le pied d’Alice Prin dans L’étoile de mer de Man Ray. L’art est sans doute une chose bien trop sérieuse pour que je puisse envisager d’écrire sur lui.

Camille Paulhan

D’abord, moi. J’écris sur l’art parce qu’il n’en a pas besoin, parce qu’il m’a semblé un jour m’autoriser à formuler là où le vide de la page me glaçait, parce que je cherchais à voir, à garder trace de l’abord, à démanteler la sensation de rejet vécue dans les espaces où il se montre, parce qu’il me faut simultanément fabriquer et défendre l’espace de ma seule vie, celui de la rencontre, celui de l’instant, du moment où le geste de l’autre donne à mon œil de vampire un sang nouveau, un souffle apaisé, parce que la lutte passe par l’arrachement, par le vol, parce qu’il faut dire que peut-être l’autre il a pensé ceci et fait cela mais que ça ne m’importe pas, il doit disparaître d’abord et d’ailleurs il disparaît quand je reçois, il ne vient qu’après la rencontre, bien après.
Quant à la critique d’art, c’est une discipline terriblement vaine, perpétuellement menacée par le geste d’inscrire là où l’enjeu est de penser.
C’est enfin prendre la responsabilité du mot pour laisser celle du geste. 

Clare Mary Puyfoulhoux

Pourquoi écrire sur l’art, plutôt que sur les murs ? Dans ma rue un collage énonce en grandes lettres noires sur une succession de feuilles A4 blanches : « ARTISTE, JOURNALISTE, MINISTRE… QUEL SERA LE PROCHAIN METIER À GARANTIR L’IMPUNITÉ ». Si son activité avait été plus populaire, la·le critique aurait pu être mentionné·e entre l’artiste et la·le journaliste. Alors je m’interroge. Écrire sur l’art fait-il partie des métiers de salauds (puisque c’est ainsi que j’interprète « garantir l’impunité ») ? Ne serait-ce que si la question se pose, pourquoi continuer ? Des
raisons me viennent à l’esprit, qui ne sont pas toutes bonnes, mais l’une d’elles est qu’en tant qu’impliqué·e·s dans son écosystème et dans son économie, par une activité menée sincèrement, avec le plus de rigueur et probité possibles,
conscient·e·s des contradictions et des compromis dans lesquelles nous pouvons nous retrouver empêtré·e·s, il semble encore possible de faire en sorte que l’art ne bascule pas complètement dans un monde de salauds.

Magda Szapołowska

Nous écrivons car l'art nous échappe de manière formidable

Nous écrivons pour asseoir une œuvre dans le marché – plus rarement dans l’histoire ! Et par pédagogie, pour indiquer des clés de lecture au public. Ici, l’écriture justifie l’œuvre. Étonnamment, il arrive aussi que l’on écrive afin de donner souffle à un art en manque d’« idées » : on le nourrit, quitte à ce que notre plume se trouve pillée… Tel est le deal.
Mais je crois sincèrement que l’on n’écrit pas sur l’art – comme on roulerait sur une route, ou comme on analyserait un objet par les seules voies du logos. Kant souligne en effet que l'œuvre appelle un jugement réfléchissant, et non déterminant : elle ne se laisse pas subsumer sous les catégories de l'entendement… et si tel est le cas, c’est qu’elle se réduit à la mièvre illustration d'un discours balisé.
L’art déborde ainsi une approche purement rationaliste, et l’écriture n’est que l’effort que nous déployons pour l’arrimer à un halo de significations. Toute œuvre digne de ce nom demeure donc plurivoque, polyphonique : elle s’ouvre à une pluralité de regards… et nous rend bavards. En somme, nous écrivons car l'art nous échappe de manière formidable et reste rebelle à toute détermination définitive.

 

François Salmeron

Car, nous n’étions pas là, cette nuit de juin, dans le Péloponnèse alors que les amants échangeaient un dernier baiser. L’aube va bientôt surgir, elle rougit déjà les amoureux qui n’ont pourtant pas cessé de rougir dans la pénombre. Il va partir, elle le sait. La vie est ainsi faite, de déchirures. Quand on entend les oiseaux, quand les premières lueurs du soleil
surgissent de sous les nuages, elle s’écarte de lui pour le regarder pleinement une dernière fois. Mais elle le sait déjà que tout s’efface toujours, que la mémoire est une ruine perpétuelle et que même l’amour a besoin d’images pour survivre. Pour cacher une larme, elle se tourne vers le mur. Alors, elle voit son ombre, le profil de l’aimé. Et d’un doigt de suie sur la pierre blanche, elle en marque la trace. Le soir avec son père, le vieux potier, ils ne savent pas ce qu’ils ont fait. Le mot art est inconnu. Ils ne peuvent que se serrer dans les bras, sans un mot. Nous écrivons pour retrouver ce silence.

Aymeric Vergnon-d'Alançon

Oui, tiens, pourquoi ? Les œuvres et les artistes auraient-ielles besoin de nous ? De nos critiques méchantes ou amoureuses qui souvent expliquent, filtrent ou médiatisent le
sensible dans un florilège de concepts philosophiques, scientifiques, politiques ou poétiques.
N’est-ce pas, au contraire, pour s’affranchir de la fixité des mots et du conditionnement qu’ils charrient que les œuvres nous touchent ? Nous parlent sans mot.
Or, c’est justement parce qu’elles nous parlent, nous touchent qu’un dialogue se crée et qu’il devient important de leur répondre. Les œuvres ne sont pas des décors silencieux ni
des produits inanimés, mais des modes d’existence singuliers qui réclament que nous leur prêtions attention. Dans cette rencontre, ou ce compagnonnage, l’écriture apparaît comme
un matériau qui résonne et raisonne avec un autre.

Marion Zilio