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entretien

Romain Kronenberg

avec Clare-Mary Puyfoulhoux

TITRE

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Photogramme So long after sunset and so far from dawn (2015) Romain Kronenberg © ADAGP, Paris, 2023

Ils ont rendez-vous à 15h parce que le musée est loin de son domicile. Il est en avance. De l’exposition[1], rien n’est vu, ou dit. Ils vont à l’espace dédié au travail le plus récent de Romain, Providence. Parlent. Ce qu’ils disent est oublié. Assise sur un socle, elle écoute au casque un récit qui est la suite de la feuille imprimée dans la vitrine et qui comporte au moins une figure similaire. Il est parti. Des enfants passent et lui demandent si elle fait partie de l’œuvre.

mars 2023

Bonjour Clare,

Pour introduire mon travail, il vaut mieux que je te présente un projet, dans sa profusion.

En 2018, j'ai écrit le roman Boaz, que je vais t'envoyer. C’est le point de départ de deux expositions (l'une qui a eu lieu à la Galerie Sator, l’autre à la Kunsthalle Mulhouse). Chaque exposition est l’occasion de faire progresser le récit, hors du roman. Et je travaille sur la suite du projet. 

 

Je suppose que l’ordre idéal est : lecture du roman / expo+film. Tu peux évidemment faire à ton gré. 

Quelques mots au sujet du projet ici : https://mondes-possibles.fr/boaz/

Un lien vers le livre : https://mondes-possibles.fr/romans/

Et quelques informations au sujet de l’expo à la Kunsthalle Mulhouse : https://mondes-possibles.fr/2022-exposition-boaz/

Enfin, le film : https://vimeo.com/manage/videos/475550135/f052f0de57

 

A bientôt,

Romain

Bonjour Romain,

 

 

Je me suis réveillée avec le souvenir des jeunes qui m'ont interrompue hier dans l’exposition, et dont je peine à croire qu'ils étaient vrais, comprenant du dispositif qu'il m'avait exposée. C'est peut-être ce qui rend l'enregistrement audio si différent du film. L'intimité entendue, imaginée, devient mienne (elle m'est transmise : se terre en moi, émane de moi, autre). C'est vraiment dérangeant, je crois que je n'aime pas (que je ne peux pas dire j'aime).

 

Là où tout est habituellement sujet (d'un propos, d'une bataille ou d'une recherche), Providence déplace. Ce que j'écoutais, lisais, prend l'espace, gonfle l'ensemble, spectateur compris, comme une baudruche. Tendu : c'est en fébrilité que l'ensemble tient.

 

 

[Elle reçoit Boaz, par la Poste, le lit et pense à Théorème de Pasolini.]

Hello Clare, 

 

Ton mail est arrivé au moment où je devais écrire une bio courte dans laquelle je voulais souligner que, lorsque la narration est entrée pleinement dans mon travail, elle a d’abord pris une forme mythologique, avant que je ne décide brusquement de mettre en scène des gens très simples dans des mondes très simples, disons basiques, où quelques détails seuls créent de l’étrangeté.

 

J’écoutais une chanson des Cure, il y a quelques jours, Plainsong, et je me demandais ce que ce mot plain voulait dire, exactement. J’ai trouvé : quelconque, sans motif, pur, strict, évident. Je me suis dit que mon travail était plain, alors. 

 

Je ne suis pas certain de comprendre l’ensemble de ce que tu as écrit. Ou plutôt : j’ai abandonné, sans m'en rendre compte, il y a longtemps, toute une série de questions qui me semblaient des freins à ma pratique. C’est peut-être pour ça que les récits sont apparus. Parce qu’ils s’opposent aux concepts — tout en drainant de la pensée — mais qui ne se dit pas.

 

À bientôt

Romain

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Romain Kronenberg, Providence, vue de l'exposition collective "Histoires Vraies" 2023 MACVAL © ADAGP, Paris, 2023

Bonjour Romain,

 

La vogue actuelle du documentaire, de l'archive, et du témoignage a trait à un même désir d'exhaustivité, qui est l'inverse du « suspens apaisé », façon qu’ont tes œuvres de faire histoire. A partir d’elles j’ai d’ailleurs compris que l’obsession de la vérité est hystérique.

 

Et, si tu dis "plain", alors je pense qu'il faut le mettre en regard du neutre au sens de Barthes.

D’ailleurs, de ce dernier, je voudrais partager ceci :

Le vaisseau Argo
Image fréquente : celle du vaisseau Argo (lumineux et blanc), dont les Argonautes remplaçaient peu à peu chaque pièce, en sorte qu’ils eurent pour finir un vaisseau entièrement nouveau, sans avoir à en changer le nom ni la forme. Ce vaisseau Argo est bien utile : il fournit l’allégorie d’un objet éminemment structural, créé, non par le génie, l’inspiration, la détermination, l’évolution, mais par deux actes modestes (qui ne peuvent être saisis dans aucune mystique de la création) : la substitution (une pièce chasse l’autre, comme dans un paradigme) et la nomination (le nom n’est nullement lié à la stabilité des pièces) : à force de combiner à l'intérieur d'un même nom, il ne reste plus rien de l’origine : Argo est un objet sans autre cause que son nom, sans autre identité que sa forme.

 

Tu te souviens peut-être, lors de notre rencontre, nous avions parlé de ce que nous pensions respectivement être le rôle de la critique. Tu y voyais une forme de savoir, historique et scientifique. Je te répondais ma pratique considérée comme moteur d'un déplacement

(displacement, en anglais, me semble plus approprié même). Par rapport à ton travail, par exemple : ma fonction n'est ni de le rendre accessible à un public, ni d'en tirer une substantifique moelle pour connaisseurs. Elle est, il me semble, consubstantielle à sa gratuité : je rentre dans un « vivre l'œuvre » que je rends. Je pousse l'expérience du spectateur plus loin, en insistant et en faisant trace parce qu'il y a un écho, quelque chose qui me retient dans ton geste et qu'il s'agit pour moi de mettre au jour.

 

Amicalement,

Clare

Hello Clare,

 

Si j’aime entendre quelqu’un au sujet de mon travail (et au-delà), c’est parce que sa parole pourrait bien me changer. Changer ce que je fais, comment je le fais, que sais-je.

 

Je comprends quelque chose que je n’avais pas formulé, même pour moi : dans mon esprit, le critique a une forme de savoir, historique et scientifique, pour analyser, ou faire une synthèse, qui est personnelle, qui engage, et qui ne s’adresse pas en premier lieu au public (putatif), mais plutôt à l’artiste. Pour moi, le rôle du critique est peut-être de permettre à l’artiste d’avancer, par l’expérience qu’il lui témoigne — qu’il lui rend de son exposition, de son travail. Un genre de retour éclairé, à froid, distancié, pensé ; tout ce qui ne me caractérise pas lorsque je travaille.

 

Et lorsque tu parles de moteur de déplacement, pour moi c’est du déplacement de l’artiste qu’il s’agit ; tu l’aides à faire un pas de côté, à voir son travail à travers ta perspective, tu lui offres ton regard et ton corps, tu le décentres. C’est la première fois que j’envisage le travail de critique comme, disons, artistique. 

 

—————————

Fiction

 

 

Si la fiction me passionne, c’est parce que je m’y perds. Parce que je dois — parce que je peux y oser. Et puis me décentrer, en observant des personnages qui se nourrissent de mes intuitions prendre leurs propres chemins, des chemins que je n’aurais pas pris.  

La fiction, c’est vraiment ce lieu dont on est responsable, parce qu’on l’écrit

(ou qu’on le lit ?), et qui stimule toutes les intuitions rassemblées par son corps, par l’observation du monde, des autres, beaucoup de soi, que l’on met au service d’autres que soi : les personnages. On les anime, (latinement). Bien sûr, on peut y réfléchir à des choses structurelles, mais pas aux réactions des personnages entre eux, ça non ; c’est réservé à l’intuition, qui ne doit pas être dérangée. Lorsque j’écris, je ne reviens jamais sur mes pas. Je pense que si ce que j’ai écrit était juste, alors la suite viendra. Par juste, je veux dire : produit par et en accord avec l’intuition.

 

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Exhaustivité

 

Lorsque j’écris, je ne sais pas moi-même ce qui viendra. Par exemple, le projet que j’achève, Plane, Mickael, je l’ai écrit en dix jours, avec une idée directrice, mais aucun sens du détail. Et si je savais que je tenais à la ligne directrice, j’avais conscience aussi qu’autour, ou au-delà, tout pouvait arriver. Que la ligne directrice pouvait devenir subsidiaire, même. Et c’est en écrivant, à l’écoute de l’intuition, toujours à prendre des décisions cruciales (au sens propre du mot, quand on se trouve à la croisée des chemins), que le projet s’est peu à peu dessiné. Je me suis familiarisé avec les personnages, avec leurs prénoms, leurs surnoms, leurs relations, leurs désirs. Et bien sûr, à ce jeu-là, je n’ai pas été exhaustif. Il y a encore des choses que je ne connais pas d’eux.

 

Mais je ne suis pas certain que ce soit de cette exhaustivité que tu parles. Peut-être plus de ce qui se joue en deçà, secrètement, étrangement, intimement, qui reste trouble, et qui ne se dit pas. Cette étrangeté, je ne la vis pas comme un espace de liberté, pour le lecteur. Au contraire. Je pense que le lecteur devrait aussi lâcher prise, devant ce silence-là, ce trouble-là. Parce que ce n’est pas le potentiel d’interprétation qui compte, alors, pour le lecteur, mais plutôt le mystère. Accepter le mystère d’un autre, c’est peut-être comprendre son propre mystère à soi, indicible. C’est peut-être accepter que la parole abîme, parfois. Que la pensée fait de même. 

 

Ce sont peut-être des valeurs que portent mes personnages, des conditions de vie au sens où l’entend Wotling lorsqu’il parle des valeurs chez Nietzsche comme de conditions de vie : les conditions à travers lesquelles les humains peuvent vivre, et qui sont vouées à évoluer, ainsi s’opposant en quelque sorte au vrai et au faux. Qu’aucune exhaustivité ne peut révéler.

 

A bientôt,

Romain

Dear,


 

Tes personnages m’interpellent parce qu’ils sont déchargés de cet état de frustration qui pèse au monde. Pour préciser : lorsque, à la faveur de prescriptions scolaires, je rencontrais le pacte autobiographique de Philippe Lejeune et la suspension consentie de l’incrédulité (traduction tordue de willing suspension of disbelief for the moment, which constitutes poetic faith) de Samuel Taylor Coleridge, je réalisais la place première de la foi dans toute vie. Je ne me lèverais pas sans croire à la journée. Or, dans ce monde saturé de radicalités, croire est un problème.

 

Tu vois bien où je veux en venir : spectatrice, lectrice de ta biographie, je suis en curiosité de tes premières années d’étude, j’en veux plus. Spectatrice, lectrice de tes pièces récentes, je vois bien que tes personnages sont mus par une foi qui me les rend partiellement inaccessibles, parce qu’habités. Et j’aimerais bien que tu développes.

 

 

NOTE

 

Un grand pan de mon itinérance résonne avec le voir. Je dis cela pour expliquer ce qui me retient chez Œdipe à Colone : aveugle, au seuil de la mort, il est habité par un savoir qui est une vision et qui consiste en l'exclusion de toute l'humanité à l'exception d'un témoin - et nous, lecteurs, et eux, humains du récit, sommes témoins à notre tour de la violence de ce qui nous est interdit. On ne peut pas voir ce qu'il peut voir et qui nous détermine et fait indicible jonction entre l'être et le néant.

 

Bien à toi,

Clare

 


[1] site internet : http://www.ma-g.net/touchez-voir/
[2] à Nevers : la Librairie-Galerie Ravisius Textor où seront présentés « Le Livre-à-porter » ainsi que le film « Écoutez-Voir », qui a été possible avec l’aide « suite » de CNAP qui a sa suite à Nevers... tout cela fait aussi étrange et bel écho à mon livre Nevers - Hiroshima publié en 2005 au Japon.

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Tout est vrai (2019) de Romain Kronenberg © ADAGP, Paris, 2023

La forme de son corps avec l’excès de sable (2017) de Romain Kronenberg © ADAGP, Paris, 2023

MICKAËL-MONDE (cahier, 36 pages intérieures, dessin original à la peinture acrylique) de Romain Kronenberg © ADAGP, Paris, 2023

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Rien que de la terre, et de plus en plus sèche (2016) de Romain Kronenberg © ADAGP, Paris, 2023

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Le Livre-à-Porter, 2015. Collection Palais Galliera, Paris.The Conny Maeva Charitable Foundation (mécène du projet) Ouvrage en 2 volumes (ici relié à la japonaise) avec l’aimable collaboration éditoriale d'Yves Jammet, conception graphique et éditoriale : E+K © photo mag / adagp

Hello Clare,

 

 

Je pense qu’on a tous quelque chose de plus haut que le reste ou, pour le dire plus nettement, quelque chose de plus haut. Pour certains, c’est la foi, pour d’autres un élan politique, pour d’autres encore le beau. Si je devais définir le moyen par lequel s’exprime ce plus haut, en moi, je ne saurais pas. Ou peut-être dirais-je : par un contact, avec l’autre. Un contact idéal, ou un autre idéal, ou moi-même. (NOTE : je n’aime pas l’usage de ce mot idéal, peut-être trop platonicien).

 

Pour moi, la foi ne peut être déliée de ce qui est possible. La foi, c’est penser qu’autre chose est possible ; ou qu’ailleurs est possible ; ou que le même est possible, autrement. C’est sans doute cette dernière hypothèse que je retiens. Le même est possible, autrement. C’est pourquoi mes personnages vivent dans des environnements si banals, qu’ils ont des métiers ordinaires, et des vies ordinaires que quelques ajustements seuls rendent idéales. Ça revient à la théorie des mondes possibles, en quelque sorte (dont la narratologie s’est également emparée, comme du willing suspension of disbelief que je ne connaissais pas, qui est très beau).

 

 

Je suis souvent renvoyé au caractère autobiographique de mes livres. Et en y pensant un peu, je pourrais dire deux choses : que la mémoire n’est pas toujours sa propre mémoire, que ça peut-être la mémoire d’un geste qu’on a vu produire, d’une chose racontée. Et enfin qu’en général, après avoir écrit, je me trouve changé. Comme si le transfert, s’il opère dans un sens (de ma vie et de mes observations vers la fiction), opérait surtout dans l’autre (de la fiction vers moi). Écrire me montre. Et quand je lis ce que j’ai écrit, j’apprends encore. 

 

 

C’est auprès de mes personnages que ma foi réside, c’est auprès d’eux — ou en eux, que je vois en moi ce qui est plus haut, que je ne peux nommer. 

 

 

A bientôt !

Romain

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Rien que de la terre, et de plus en plus sèche (2016) de Romain Kronenberg © ADAGP, Paris, 2023

Cher Romain,

 

Ces mondes que tu nous donnes ne sont pas cartographiables, il est vain de les résumer : c’est entre les lignes que se joue leur force. Et c’est pour cela d’ailleurs que je les rattache au texte de Barthes sur le navire Argo. Ils sont une forme, ils sont un fond (un récit), et ils ne sont ni une forme ni un fond. Pour le dire autrement, tes récits tiennent par ce qu’ils ne sont pas et ce qu’ils n’ont pas.

 

Clare

 

Hello Clare,

 

 

Tous mes personnages sont traversés, non pas par les mêmes questions, ni par les mêmes réponses, mais par les mêmes modalités de réponse, que je voudrais ne pas trop définir ; mais disons : dans le concret, plutôt que les idées ; dans une nature de geste (simple — archaïque), le détail d’une parole, plutôt que dans de grands mots. Je pense que c’est là que surgit l’insaisissable (celui de mes personnages, celui que produisent leurs actions) ; que c’est entre le geste produit et l’intention tue (peut-être même à soi-même) que l’on navigue. 

 

 

 

A bientôt !

Romain 

 

Cher Romain,

 

Une autre question me vient : il me semble, bien que tu dises avoir atteint ton plus haut par l'écriture, que tu ne te positionnes pas comme écrivain. C'est-à-dire que, jusqu'à présent, tes écrits ont été un élément d'un dispositif (scénario d'un film, par deux fois, et de manière très différente, livre dans une installation qui le recouvre, le complète, dialogue avec lui).

Est-ce que c'est une chose que tu considères ?

 

Hello Clare,

 

Je voudrais ajuster deux points dans ton message : je n’ai pas atteint mon plus haut, mais l’écriture est probablement le moyen d’y faire chemin. Aussi : mes écrits n’ont jamais été scénarios d’un film, l’écrit a toujours débordé le film (ou l’inverse).

 

Il y a un autre médium où je me sens en chemin vers mon plus haut, c’est la musique. Et j’ai fini par me dire, il y a quelques mois, que j’étais peut-être d’abord auteur. J’aime ce mot. Celui qui est la cause première ou principale d’une chose, dit cnrtl. Vraiment, ça me va.

 

 

J’écris deux ou trois semaines par an. J’attends le moment propice, je le guette : où 1. J’ai quelque chose à dire 2. J’ai le temps de le faire 3. J’y suis disposé. 

Pour moi, y être disposé, ça veut dire : savoir que l’on va écrire de soi vers les personnages sans s’observer le faire, en s’effaçant vraiment. 

 

 

A bientôt,

Romain 

 

Cher Romain,

 

l'écrit a toujours débordé le film : je ne peux pas m'empêcher d'entendre Duras. Je t'ai déjà parlé de Barthes et de Pasolini, mais je ne pense pas que tu te réclames d'eux (puisque pas de la littérature, du mot, de l'écrire comme pratique). Je te situe, moins pour sanctuariser ou faire autorité, que pour inscrire ma lecture.

 

Le cahier des mots, il existe depuis longtemps ?

 

Hello Clare,

 

Le cahier des mots existe depuis que j’écris, je pense. Mais il n’avance pas très vite. J’y mets seulement les mots qui m’interpellent. Le dernier en date, c’est monde. Je m’en suis récemment demandé l’origine. Mundus : ce qui est ordonné, pur. Dont immonde et monder restent la trace. Je n’y avais jamais pensé, malgré que j’emprunte parfois à la théorie des mondes possibles. Mais cela a donné beaucoup de sens à cette expression. Des ordres possibles, des possibilités de disposer, des manières d’arranger. Ça rejoint les conditions de vie par lesquelles Wotling qualifie les valeurs de Nietzsche.

 

Je suis terrifié par le désordre. Je crois que la liberté apparaît dans l’ordre. Mais ce mot ordre est difficile à porter, aujourd’hui. Comme si on s’en tenait au point I-B de cnrtl : disposition, succession régulière sans avoir regardé le I-A : rapport intelligible, satisfaisant aux exigences de l’esprit…

Je me souviens avoir entendu, un jour, à la radio, une définition d’anarchie, qui m’avait plue : l’ordre sans commandement. C’est curieux que cnrtl en dise le contraire : état de désordre. Comme si la langue présupposait que l’absence d’autorité conduirait fatalement au désordre ; comme si la langue avait disqualifié, par elle-même, la notion d’anarchie, qu’elle avait abdiqué.

 

A bientôt,

Romain

 

Cher,

 

La sensation du silence me vient d'une certaine texture des écrits et films que j'ai vus de toi. Et c'est un silence qui n'est pas tant dans le style qu'à l'endroit du narrateur, cette entité étrange qui fait passeur entre les personnages et les lecteurs. Certaines écritures sont bavardes, et le silence, le voyeurisme du narrateur, c'est une chose que peut-être Lynch montre dans ses films. Le monde décrit par tes films, tes livres, tes histoires, est comme entouré d'ouate, et c'est à mon avis le silence dans lequel le narrateur observe ce qu'il raconte, son grain. Cette ouate n'est pas une protection, elle est plutôt la possibilité de voir ce qu'est voir dans la lecture.

 

A bientôt, oui

 

Hello Clare,

 

Il me semble que lorsque je me concentre, je m’efface. Je ne réfléchis presque jamais à moi. À ce que je suis. Je me concentre et je m’efface. Mais même effacé, je suis là encore. Mais ce n’est pas moi Romain, c’est moi en tant que mémoire de ce que j’ai vécu, observé, entendu ou rêvé. C’est moi-surface-sensible. Ce moi se promène en compagnie de personnages dont il ne connaît pas toujours le potentiel (et donc qui le surprennent), mais dont il sait écrire avec justesse les réactions. 

Je respire avec eux, je respire à travers eux, ils respirent à travers moi. Et si je ne sais pas choisir ce qui vient, il faut que je me concentre encore. 

Pour moi, la ouate parle de distance. La ouate, c’est ce qui est tout près, la ouate de ce que l’on chuchote. 

Je ne réfléchis pas, lorsque j’écris. Je ne doute pas, je n’hésite pas, je cherche peu, je ne crains pas de faire revivre certains traits d’un autre personnage dans le nouveau. Il me semble que tout ce que je fais, finalement, c’est désirer. Et désirer, c’est le contraire de « se signaler », ou bien « être présent », c’est s’oublier pour s’élancer vers l’autre. C’est se déplacer. C’est ce que je fais en écrivant. Le silence (absence) de celui qu’on pourrait entendre respirer = l’effacement de celui qui pourtant désire. Écrire, c’est un élan vers l’autre. Je suis l’élan, c’est l’autre que j’écris. 

 

 

À bientôt,

Romain

 

 

 

Cher Romain,

 

Tout est vrai, à l'image, est en tension. Boaz, en tension. Providence acte la physicalité de rapports mais laisse, à cause de la matérialité à la fois exhibée et retenue de l'œuvre, en tension le récit (et notre désir, mis à nu, de le saisir).

 

Les films, les textes, les images, sont très purs, très simples, très matériels (murs, poteaux, dalles, fenêtres, portes), neutres et presque absents. Le silence est aussi dans ce rapport entre intimité et fadeur archétypale, robotique. On peine à croire la subtilité, tandis que la complexité rend l'ensemble insaisissable.

 

Mickaël, c'est ce que tu écrivais pendant tes vacances il y a une, deux semaines ?

 

 

 

Hello Clare,

 

J’ai écrit Mickaël du 20 au 29 mars. J’ai imprimé le premier exemplaire il y a trois jours. 

 

Il y a généralement tension et indétermination dans mes projets. (Ça me fait penser à So long after Sunset, cette vidéo, qui date de 2014 et où il y a déjà à peu près tout). J’aime l’indétermination, chez mes personnages, comme une liberté de ne pas être quelque petite chose, mais plutôt insaisissable, donc insaisi, laissé libre. Et puis surtout, c’est beau. C’est inactuel. C’est incompatible avec le monde. Et pourtant c’est possible. Alors cela devient proposition (dans un mundus). 

 

J’écris pour combler une absence, donc par désir envers ce qui manque, qui est un ordre différent, un autre mundus, une autre façon de se parler, de se regarder, de toucher ceux qu’on aime, de faire ce petit geste qui dit que l’autre existe, et qu’il le fasse aussi, d’être libre de parler, d’être, que nous prenions le temps. 

J’écris en parlant. Je me relis en parlant. Ça a sans doute à voir avec la musicalité des mots, mais ça a aussi à voir avec le fait que ce que je ne dis pas, je ne le comprends pas.

 

Ma voix qui lit Providence, je l’ai enregistrée en une journée, mais j’ai passé une semaine à en retirer toutes les respirations.

 

À bientôt !

Romain

 

 

 

 

 

Cher Romain,

 

Je voulais te parler poésie

 

Ein Zeichen sind wir, deutungslos
Schmerzlos sind wir und haben fast
Die Sprache in der Fremde verloren

 

Ces trois vers de Hölderlin sont des sons qui se succèdent suivant des règles de grammaire, suivant une étymologie, suivant l’histoire d’une langue. Ils sont des sons que chacun peut produire pour soi à l’aide de sa langue propre, de son palais propre, de ses dents propres et de ses cordes vocales. Cette articulation possible du son pour soi masse la langue et les dents, masse le cerveau.

 

Le sens est presque secondaire dans l’affaire, et pourtant primaire. C’est ce que j’aime en poésie. Je dis aimer en poésie et ne dis pas que j’écris de la poésie ou comprends la poésie. Je pourrais dérouler des réécritures sans jamais parvenir à redire ce qui est dit. La poésie est cela : que l’on cherche à saisir et qu’il est possible de reformuler, que l’on reformule d’instinct, qui ne se saisit pas, ne s’arrête jamais, veut encore dire autre chose.

 

So long after Sunset me fait un effet de cet ordre, ton enregistrement de Providence me fait un effet de cet ordre. (cet ordre: je lis quelque chose que je comprends sans être en capacité de le résumer, ou de le reformuler, de dire ce que je comprends et qui me ressaisit à chaque confrontation).

 

Pourquoi t'a-t-il fallu retirer la respiration de Providence ? 

 

 

 

 

 

Hello Clare,

 

J’ai beau relire le passage de Hölderlin, je ne le comprends pas. Pour moi, ce sont des mots qui ne font pas une phrase. Je cherche une ponctuation pour m’aider, que je ne trouve pas. Le 4e vers est totalement opaque. Et c’est vraiment frustrant.

 

Je ne l’avais jamais formulé ainsi, mais je crois que je ne comprends pas ce qui n’est pas clairement énoncé ; cela me rend pas mal d’ouvrages inaccessibles, et explique peut-être aussi mon propre langage, sa simplicité. C’est surtout ce dernier point qui m’intéresse.

 

Mon incapacité devant la poésie est essentielle. Je n’aime pas le vague, j’y suis indisponible (malgré que j’aime tant l’indéterminé, parce qu’il est volontaire). Et ce n’est pas par choix. C’est comme ça - essentiel, donc. Je pense que tous mes textes sont limpides ; leur compréhension ne laisse pas de place au vague. Leur interprétation peut être libre, et je le regrette sans doute d’ailleurs, mais c’est le cas pour tous les échanges ; alors je n’y peux rien. Et j’aimerais écrire de plus en plus clairement, être plus net, plus tranchant, moins interprétable. Parce que derrière les mots, il y a le sens. Et il est premier, pour moi. Ce que j’ai à dire, à comprendre, à ressentir et à faire ressentir, c’est ce qui compte. Le reste est un moyen, (ce qui explique notamment mon peu d’intérêt pour la littérature) mais un moyen que j’aime - je dois le préciser, que j’aime pratiquer, parce que j’aime la technique. 

 

Si le sens est premier, à mes yeux, il est précieux aussi. Et je ne souhaite pas le livrer brutalement ou de façon dogmatique ; je n’écris pas de slogans. Alors, je l’intègre à des récits. Il en devient une des facettes. Ou plutôt : il en traverse chaque facette, parfois de façon sous-jacente, sans faire trop de bruit ; il s’y immisce. Il devient une couleur ; un ton. C’est-à-dire que la clarté des actions simples dans le récit est teintée. Une teinte qui, je l’espère, peut imprégner l’esprit du lecteur, qui reste dans mon esprit, bien plus qu’aucune action. 

 

Je crois que j’ai retiré les respirations parce qu’elles n’étaient pas au rythme du texte. J’aurais sans doute pu respirer le texte à son rythme, mais cela aurait demandé des moyens techniques que je n’avais pas, un temps d’enregistrement que je n’avais pas. J’avais, en revanche, les moyens techniques de la post-production. Mais ce qui a eu lieu par nécessité, je l’ai aimé, après. J’ai aimé retirer ces respirations, pour que le texte coule, qu’il soit un souffle continu vers l’extérieur, jamais perturbé par aucun souffle inverse. Je crois que j’ai laissé deux respirations, à deux moments de l’enregistrement, qui deviennent alors importants.

 

A bientôt,

Romain

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