entretien

Jeanne Susplugas

et Delphine Trouche

À CAUSE D'UN RÊVE

Delphine Trouche, Carpettes, Tapis, dimensions variables, Exposition Dissident.e.s, 2019, Centre d’art Transpalette emmetrop Bourges, duo avec Noel Dolla.

Cette discussion avec Delphine Trouche est un prétexte à partager un moment. Une entrevue, sans réflexion préalable, le temps d’une soirée qui donne un aperçu de ce que peut être, entre autres, un échange entre artistes.
Delphine et moi nous sommes rencontrées dans le petit village de Fiac en 2017 (« Des artistes chez l’habitant »), un nom qui sonnait déjà comme une promesse.
Quelques mois plus tard, Delphine me parlait d’un rêve qu’elle avait fait qui lui avait ouvert les portes de la compréhension de mon travail. Sa déclaration m’a émue et m’a ramenée au fait que l’on n’échange jamais assez avec ses pairs, surtout par manque de temps. J’ai eu envie de prendre ce temps avec Delphine parce qu’elle est, notamment, une artiste engagée et drôle.

Jeanne Susplugas : Notre rencontre a eu lieu dans le sud de la France, pour un événement singulier, dans ce petit village de Fiac.


Delphine Trouche : J’ai adoré ce moment parce que j’y ai croisé des artistes que je n’aurais jamais rencontré et avec lesquels j’ai gardé de bons contacts. On était une majorité de femmes et j’ai ressenti quelque chose de solidaire et bienveillant – malgré le fond de drame pour certaines à ce moment là.

C’était la première fois que je vivais une expérience pareille.

JS : Je suis d’accord, c’était intense et ça a permis de belles rencontres qui ont donné lieu, par la suite, à des invitations.

Ça m’a rappelé l’exposition Tutto Normale à la Villa Médicis où tous les artistes ont partagé du temps ensemble laissant un espace possible à la rencontre. Ce qui est rare et précieux.

DT : J’ai l’impression qu’il y avait plus de liens de ce genre dans les années 70. Je trouve ça très intelligent.

JS : Peut-être qu’à cette époque, comme il y avait moins d’artistes, c’était plus simple et selon la situation géographique, un moyen de ne pas se sentir isolé.

Il y avait vraiment des familles d’artistes, j’aime beaucoup cette idée.

 

DT : Tu n’as pas de famille d’artistes ?

JS : Si mais pas de manière aussi marquée. J’ai peu de temps, je me laisse embarquer par trop de choses administratives ou autres.
Les gens fantasment beaucoup la vie d’artiste. Si on évacue la vision dix-neuvièmiste, notre quotidien est assez éloigné de cette vision collective. La part concrètement accordée à la création est faible, même si ça nous habite sans relâche. Souvent je sens que le quotidien m’emmène trop ailleurs dans des problèmes, certes inévitables, mais très ennuyeux.

DT : Ce qui me pose problème c’est que nous n’avons pas les avantages liés à ce quotidien. Je vois que les autres ont au moins leurs week-ends et leurs vacances, un moment de repos.

JS : Mais la création occupe sans relâche, c’est comme un tourbillon. Parfois ça peut être inquiétant. Je me demande souvent si on peut garder l’enthousiasme, l’énergie toute une vie. Je me demande aussi si j’aurais « plongé » si j’avais fait une école d’art et donc si j’avais été un peu plus consciente de ce parcours à venir. Comme j’avais un parcours tout tracé dans la recherche, je pensais que ma pratique resterait dans l’ombre. Je pense que cette innocence m’a protégée.

DT : J’ai le même parcours que toi. J’étais cavalière et pour intégrer l’école que je souhaitais faire, je devais faire deux ans d’études supérieures. C’est finalement mon copain de l’époque qui m’a inscrite aux Beaux-Arts et, alors que je pensais faire seulement mes deux ans, je suis restée. Puis j’ai travaillé dans la déco de ciné, j’ai beaucoup voyagé et en rentrant d’Allemagne, je me suis inscrite au Salon de Montrouge, ça a été le déclencheur. Parfois je regrette presque un peu car je ne suis toujours pas sûre aujourd'hui d'avoir le caractère pour ça.

JS : Peut-être que c’est ce qui est bien, que le basculement ait eu lieu sans que tu le réfléchisses. Ça a été pareil pour moi, ce sont des gens du milieu qui m’ont mise au pied du mur, notamment mon directeur de recherche et un critique d'art. En me le formulant mais surtout en écrivant sur mon travail, m’obligeant à faire un pas de côté.
En revanche, je ne le regrette jamais. Tous les jours, je le vis comme une chance, même si cette liberté se paie cher.
Mais je vois ce que tu veux dire. Je pense que pour embrasser ce parcours, il faut que ça s’impose à toi car c’est très dur. Je pense qu’il n’y a pas de hasard et que ces rencontres devaient avoir lieu. La vie est d’ailleurs une succession de rencontres qui guident nos pas. Finalement c'est toujours l'humain qui l'emporte car même le travail n'existe que par l'humain. Si je ne montrais jamais mon travail, il n’existerait pas. Il ne prend vie que dans la confrontation.

DT : Pour moi la question se pose différemment car je ne montre pas autant que toi. C’est juste une nécessité. Quant à l’humanité, ce tas m’échappe toujours un peu.

JS : Oui une nécessité, c’est ce que je veux dire par « l’art doit s’imposer ». Il y avait quelque chose en moi qui débordait et alors que je pensais pouvoir le contrôler, ça l’a emporté sur tout le reste. Quand je fais le film à l’envers, que j’interroge mes proches, je me rends compte que c’était là dès mon plus jeune âge. C’est assez amusant mais enfant, j’avais un atelier chez mes parents. C’était très important, je m’en souviens bien. J’ai la chance que ma famille ait compris cette nécessité. Je n’avais pourtant aucune conscience ou culture de l’atelier, des artistes mais j’en avais besoin, qu’il soit à la cave ou au fond du garage ! Donc, j’ai quasiment toujours eu un atelier, que ce soit à Montpellier, Berlin ou Paris.
Un rapport fort et ambigu. Et toi, quel rapport as-tu à l’atelier ?

DT : C’est la zone tranquille, l’endroit de tous les possibles. À la maison je trouve ça compliqué car tu es facilement perturbée par le quotidien d’une machine à laver ou autres. Je préfère qu’il soit à l’extérieur. J'aime avoir ce chemin à faire entre la maison et l'atelier. Pour moi ce chemin est important. L'atelier c'est l'endroit safe plus que la maison.
Peut-être que petite, tu avais aussi socialement besoin d’exister. Mais aujourd’hui, comment le vis-tu ?

JS : J’ai un rapport complexe à l’atelier. Je préfère que ce soit chez moi ou très proche. Il ne me sert pas forcément à travailler au quotidien mais il doit absolument exister pour que je puisse m’y projeter. Je ne peux pas imaginer ne pas avoir d’atelier.

DT : C’est une place, hors de la société mais qui doit exister pour qu’on puisse se sentir légitime. C’est très important. Je ne m’inquiète pas du reste mais de l’atelier si.

JS : Je comprends très bien, pour moi aussi l’atelier est au centre. Sans lui j’aurais l’impression de ne pas exister même si je ne l’investis pas forcément.

DT : As-tu pensé à un atelier collectif ?

JS : J’aimerais bien l’expérimenter mais j’ai besoin de pouvoir m’isoler, d’être seule. J’ai besoin d’avoir des journées entières absolument seule.

DT : J’aime beaucoup les ateliers collectifs car il y a une porosité entre les travaux.

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Delphine Trouche, Benoî , 2019, Cadavre exquis, acrylique sur papier, Chloé Robert, Delphine Trouche et chiens, dimensions variables, Exposition BY NIGHT, Cité des arts, Saint denis de la Réunion.

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Jeanne Susplugas, Flying house, 2017, Dimensions variables, Techniques mixtes, La Maréchalerie, Centre d’Art, Versailles, ©Eduardo Serafim.

JS : En parlant de collectif, ça me fait penser à tes maillots de volley et à l’invitation que tu m’as faite.

DT : Ce qui me plait c’est le côté fédérateur, c’est une histoire commune. Dans une équipe de sport chacune a une intelligence propre, un rôle, mais sur le terrain en jeu, il se dégage en plus une intelligence commune.

J’aime cette idée de la collaboration, c’est pour ça que j’ai commencé à faire des cadavres exquis. Je me suis dit qu’on pouvait faire des maillots plus intéressants. Ce sont des étendards, un signe de reconnaissance. J’ai eu envie d’inviter des artistes mais ça a été un cauchemar, c’est l’histoire des cariatides. J’ai invité différents profils d’artistes et les artistes les plus connues n’ont pas répondu.
Cette recherche a été difficile car j’ai eu du mal à trouver douze artistes femmes.

JS : Dans la mesure où elles restent sous-représentées, ça demande plus d’effort. Je me demande quand les femmes pourront juste exister pour elles-mêmes. J’ai été « la fille de », puis « la femme de » et maintenant j’entre dans l’ère de la

« discrimination positive » - on m'a sorti ça à un dîner de vernissage ! Rires.

DT : Et ce terme de « discrimination positive » n’existe qu’en France alors qu’il s’agit de « Positive action ».
Quand je dis ça, les gens sentent qu’il ne faut pas aller plus loin !
Ces maillots détournent l’économie de l’objet car une œuvre sérigraphiée peut valoir cher ou ne rien valoir.
J’ai réalisé en collaboration des serviettes de plages en invitant aussi d’autres artistes. J’aime cette idée très populaire, que les gens pouvaient s’acheter une œuvre et s’asseoir dessus sur la plage. Comme pour les maillots, j’ai invité des artistes de différentes générations et différents niveaux de notoriété.

JS : Tu aimerais continuer ces invitations ?

DT : Je ne comprends pas toujours le rôle des commissaires. Certains prennent notre place sans les inconvénients qui vont avec, ils me font chier . Ils sont payés, ils mettent leur nom en grand, ça me gonfle.
J’aimerais qu’ils fassent leur travail, qu’ils inventent, qu'ils écrivent et théorisent. Mais beaucoup d'entre eux font la police,ordonnent,et font juste du commentaire, nous prennent et nous jettent au service de leurs intérêts personnels, du goût du moment ; ça ne me plaît pas. Évidemment tous ne sont pas comme ça !

JS : Ce qui m'intéresse surtout c'est quand les commissaires arrivent à nous tirer vers le haut, qu'ils nous permettent de sortir de nos zones de confort ou d'inconfort. Dernièrement par exemple, Isabelle de Maison Rouge et sa co-commissaire Ingrid Pux ont installé ma pièce All the world a stage dans les Grandes serres de Pantin. Je ne l'aurais pas installé comme ça, c'était parfait !
J’aime aussi beaucoup être invitée par d’autres artistes comme il me plait d'en inviter. C'est pourquoi je préfère parler d’invitations car c’est plus de l’ordre du sensible que de la théorie. Il me semble très important que les artistes invitent leurs pairs. Au delà d'une forme de générosité – et il en faut ! – c'est un geste militant. Un acte de résistance.
Comme tes serviettes ou tes maillots. J'aime qu'il s'agisse de commandes.

DT : Ce sont des cadavres exquis qui permettent de perdre le côté égotique et solitaire qui forcent aussi à accepter la potentialité que ça fonctionne ou pas.
J’accorde aux artistes le crédit d’une intelligence commune, comme dans une équipe de volley. Quand tu réalises une œuvre, à l’instant où elle est terminée elle t’échappe déjà donc je préfère en confier la sensibilité à un ou une artiste qui me semble plus apte à recevoir mon travail.
Ce récent travail sur les maillots de volley m’a beaucoup questionné sur le rôle des artistes dans la société.
Comment exister alors que des gens traversent la méditerranée ?

 

JS : Je connais bien ces questionnements et ces doutes. Ce qui me permet de tenir c’est quand un collectionneur, je pense à un médecin notamment, me dit « merci d’être là, c’est grâce à vous les artistes que je survis ». Je me raccroche à ça car sinon je me sens inutile, dans l’entre-soi et ce n’est pas tenable.
S’ajoute à ce doute les questions écologiques et éthiques. Pourquoi « produire » des objets dans une société qui déborde. Mais nous savons aussi que la vie est impossible sans artistes.

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Jeanne Susplugas, Flying  House, 2017, encre sur papier, 42 x 29,7 cm.

DT : Je ne doute pas de la nécessité d’avoir des artistes dans la société. C’est plutôt la manière dont on fait l’art.
J’ai arrêté de regarder les médias. Donc parfois j’apprends les choses d’un coup. Ce qui se passe est vraiment chaud. Y’a un endroit où ça ne me convient pas de ne pas être active de manière plus concrète.
Une nuit j’ai rêvé de ton travail et je me suis réveillée avec la sensation de l’avoir compris grâce à cette expérience vécue. J’ai vu ta maison qui s’envole (Delphine fait allusion à la Flying house montrée à la Maréchalerie de Versailles) et j’ai eu une compréhension émotionnelle, intérieure, intime.
Avant d’être féministe de la manière dont je le suis maintenant, je l’étais mais tout à coup ça m’est apparu, j’ai ressenti la violence.
C’est la même compréhension que j’ai eu avec ton travail. Maintenant, elle m’appartient un peu, elle m’habite, mais pas de manière extériorisée. Elle m’accompagne comme les choses intimes du reste de ma vie.
Ta maison laisse voir, elle vomit. Ta maison se vidait, elle lâchait tout et perdait tout. J’ai ressenti son extrême fragilité, un grand danger, un vide absolu. Un moment sur le fil. Il est question dans ton travail d’intérieur et d’extérieur.

JS : Mon travail est basé sur la limite, « sur le fil ». Potentiellement, tout peut basculer. C’est cette potentialité qui fait peur. Personne n’est protégé de la maladie, du burn out… Avec le temps, les blessures fragilisent. Tu les colmates parce que tu n’as pas le choix mais elles restent.
Les notions d’intérieur et d’extérieur sont très présentes. Qu’est ce que tu ingurgites ? Es-tu la même personne à l’intérieur qu’à l’extérieur ? que se passe-t-il derrière la

porte ?
À l’origine, ces maisons sont des portraits, « que prendriez-vous en cas de fuite ? ». Ce sont donc des objets béquilles. Mais finalement ces objets ne nous empêchent-ils pas de nous envoler, de sortir de nos zones de confort ?
La maison est ancrée, elle est à l’image de la vie. À l'image de l'ancre, la maison nous aide à nous fixer mais nous empêche aussi de nous éloigner.
La maison apparaît autant comme un refuge qu’un lieu à fuir.
Je suis dans une quête car elle n'a pas toujours était bienveillante.
Pour revenir à tes invitations. Il me semble que tes projets communs posent la question du collectif. J’ai toujours eu envie d’être dans un collectif mais ça ne s’est pas fait. La plupart des collectifs que je connais se sont formés dès l’école. Comme je n’ai pas eu cette formation, j’ai l’impression que ça n’arrivera plus.

DT : J’aimerais bien aussi faire partie d’un collectif.
Marguerite Duras dit qu’elle « rate » tous ses étés mais que ce qui est réussi est le report de son imaginaire de cet été-là. Elle est dans l’incapacité d’être consciente au présent et ne peut le vivre qu’à postériori.
Je suis aussi comme ça.
Peut-être que ça empêche le collectif.

JS : Heureusement qu’elle n’a pas vécu à l’ère des réseaux sociaux !

DT : Comment les vis-tu ?

JS : J’y vais très peu. Ce sont des outils fantastiques mais ils sont aussi très dangereux, très nocifs.
J’ai beaucoup de mal avec les leçons de morale, les déclarations faussement engagées, le droit que s’octroient les gens à tout commenter sans connaître les sujets…
Par-dessus tout, j’ai beaucoup de mal avec les « like », c’est très dangereux. C’est très anxiogène une société qui note. Aujourd’hui, tu es vivement invité à noter une conversation avec un conseiller EDF !

DT : J’ai le même problème que toi alors je poste des photos de mon chien ! Avec ces photos, j’ai beaucoup plus de like ! C’est débile mais au moins ça me fait rire surtout dans ce milieu de l’art où il y a beaucoup d’hypocrisie et une pensée unique.

JS : Sur quoi travailles tu en ce moment ? Tes projets à venir ?

DT : J'ai passé un moment merveilleux en résidence au Transpalette à Bourges avant et après l'exposition DISSIDENT.E.S en duo avec Noël Dolla. Julie Crenn m'avait invité pour cette exposition et les gens du Transpalette et de la friche m'ont accueilli et invitée à rester. Ce lieu est tout simplement peuplé de gens fantastiques, c'était de très beaux mois avec eux. J'ai très bien travaillé là-bas, et c'est un moment ou mon travail a basculé.
En ce moment je finis un documentaire sur la désobéissance et le sport et particulièrement dans le sport lesbien.
Je dois partir à l'étranger pour finir des interviews dans les prochains mois.
Je viens juste de me remettre à peindre après une longue pause de trois mois, j'avais besoin de prendre un peu de recul mais là je suis en plein dedans, ça colle !!!!
J'ai un autre projet de collaboration en cours avec un philosophe et une éditrice sur un jeu de carte art/philosophie … mais c'est un secret !
Et toi ?


JS : Je travaille sur plusieurs projets en même temps. Je m'intéresse depuis quelques années à la réalité virtuelle et j'ai eu la chance de faire la résidence du VR festival à Arles ce qui m'a permis de me plonger réellement dans cet univers pas simple à appréhender.
Je suis toujours sur mon film avec les marionnettes que je peux développer grâce au soutien de la fondation Villa Seurat. Il me prend plus de temps que prévu car il touche à un sujet délicat et qu'on a eu pas mal de contretemps. Mais c'est aussi le temps qu'il me fallait pour avoir plus de recul.
En terme d'expos, j'ai trois expositions personnelles à venir. En mars à la galerie Mansart, un espace qui fonctionne avec des commissaires – je suis invitée par Camille Frasca et Antoine Py. Cette expo va me permettre d'explorer de nouvelles pistes. Je reprends mes Wall paintings, Arbre généalogique, mais de manière plus poussée et je réalise ma première sculpture en bronze.
Puis j'ai deux expos muséales, au Musée en plein air du Sart Tilman à Liège où Julie Bawin me réinvite pour cette fois investir le parc de sculptures et au Musée Fabre à Montpellier où Florence Hudowicz initie un dialogue entre mon travail et la collection des arts décoratifs.