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« ART ENGAGÉ » : 
LE MOT ET LA CHOSE

par Élora Weill-Engerer

Il ne s’agira pas ici de dénoncer, de définir ou de défendre un art à proprement parler

« engagé ». Les multiples sens de l’expression entrent souvent en contradiction et empêchent d’avoir une vision claire de ce qui constitue la qualité « engagée » d’un art. L’enjeu de ce texte est plutôt de se pencher sur l’art qui se dit engagé, c’est-à-dire sur ce qu’implique l’association de ces termes d’un point de vue linguistique et sémiologique. Un art « engagé » peut-il littéralement s’autodésigner comme tel, sans s’autoréfuter ? Dire l’engagement de l’art rendrait-il celui-ci plus performant ?

Dire d’une œuvre qu'elle est engagée accompagnerait le travail de l’artiste d’une valeur ajoutée et largement méliorative dans le sens où le mot investirait ce travail d’une force de frappe surnuméraire qui ne lui était pas obligatoirement concédée. L’expression, « art engagé », en tant qu’acte de langage, garantit une idée d’accomplissement, d'exécution de l’art, dans le sens que donne John L. Austin aux énoncés performatifs. Dans son ouvrage Quand dire, c’est faire (1962), Austin définit l’énoncé performatif comme un énoncé qui réalise l’action qu’il exprime. Selon un sens élargi, la performativité s’entend, non seulement comme étant le fait de faire simultanément au dire, mais aussi  comme étant un effet, une transformation du réel. Cette dernière acception, beaucoup plus vague, suppose une performativité diffuse, une action qui n’est pas nécessairement définie et précisée dans le sens d’un effet escompté. 

L’engagement peut-il être à la fois action et catégorie plastique ? C’est ce qu’indique la nature grammaticale du terme : accordé avec le nom, le participe passé

« engagé.e» - prend une forme adjectivale ou passive. Dans le premier cas, il s’agit d’un qualificatif qui caractérise l’œuvre, comme pour donner des indications sur ce qui la définit. Dans le second, le participe échappe à la fonction première du verbe original, « engager », qui est de nature transitive ou pronominale. Or, force est de constater qu’il n’y a pas d’engagement en soi, de manière autonome, générique et autotélique, mais qu’il n’existe que des engagements de, par, pour, avec et dans quelque chose. L’usage de la préposition et du complément d’objet rappelle que l’engagement est d’abord un rapport, une attitude, avant d’être une caractéristique. Le terme ne concerne à l’origine pas des choses mais des individus. Par métonymie, l’art serait « engagé » en tant que marque, reflet, fruit d’une attitude engagée. Autrement dit : un art est « engagé » parce que l’artiste qui l’a produit l’est, le glissement faisant de cet•te artiste une sorte de thaumaturge actant de son engagement par les œuvres qu’il ou elle produira de ses mains. 

Un art qui se dit engagé est donc un art qui s’engage par la parole à l’être : il contracte une obligation envers son interlocuteur•rice qui prend nécessairement la forme d’une promesse. En d’autres termes, l’art dit engagé se définit non seulement par ce qu’il est mais surtout par ce qu’il provoque et implique sur un court ou moyen terme. Cela sous-entend que l’art « engagé » apporte une plus-value que l’art seul ne serait pas en mesure de fournir. Parler d’ art « engagé » signifierait que l’engagement n’est pas intrinsèque à l’art, auquel il est nécessaire d’accoler un attribut qui le classe comme une typologie artistique spécifique, distincte des autres.

Le premier écueil dans lequel tombe l’expression « art engagé » est donc celui de créer une catégorie, si ce n’est un ensemble de critères, dont l’art essaie pourtant, depuis le XVIII      siècle, de s’échapper, au profit de l’effet. Ce faisant, l’art « engagé » échappe à sa visée première, qui est précisément d’avoir une efficace, c’est-à-dire d’être concrètement engageant. Un art engageant se mesure par son effet sur le/la spectateur•rice. D’un côté, il s’agirait de se demander si ces critères ne sont pas l’apanage de toute œuvre. De l’autre, s’il n’y aurait pas un contre-sens à employer le participe passé « engagé » pour désigner une œuvre dont l’engagement ne peut se jauger qu’a posteriori, dans ses risques pris par rapport à une norme et les réceptions qui lui sont faites. Un art engagé, textuellement, est un art obligé envers une cause. Dire d’un art qu’il est de nature « engagée » revient ainsi à créer un horizon d’attente : l’engagement doit dès lors se traduire plastiquement dans un langage visuel immédiatement reconnaissable et quelque part mortifère. Plus encore, l’étiquette « engagé » n’aurait rien de bon : le mot tuerait la chose. L’omniprésence du terme, plutôt que d’éclairer l’œuvre, viderait celle-ci de son sens et ramènerait l’artiste qui l’emploie à un individu dont l’existence passe par la parole, un statut de « parlêtre », selon le néologisme inventé par Jacques Lacan et composé de parler et être. En effet, il est attendu de l’engagement qu’il soit clair, limpide, radical, et sans concession, qu’il se dise en même temps qu’il se fait, à la différence de l’œuvre qui a comme caractéristique essentielle, pour reprendre le titre du livre d’Umberto Eco, d’être “ouverte” et de ne pas, complètement, se laisser enfermer dans un mot.

ème