1000 signes

comment

envisager la

critique d'art

à +/- 10 ans ? 

le 15 janvier 2020

Comme si 2030
Qu’en est-il de l’avenir possible ?
De la puissance de renouvellement — en mots, en actes et en œuvres — de nos pratiques, de nos gestes ?
Par-delà l’insomnie et les questions sans réponse.
Une exclamation.
Peut-être ! Faire comme si c’était possible.
Attendre, lentement, en laissant venir.
Agir, gravement, en conscience.
Écrire, penser, prendre à bras le corps, inventer nos outils.
Faire que chaque respiration, que chaque reprise de souffle, que chaque instant éternisé, que chaque métamorphose devienne palier autant que tremplin. 
Passer le seuil.
Franchir une limite.
Radicalité sans consigne.
Sans bornage.
Faire quelque chose. 
Dire et faire. 
Faire en disant. 
Faire en faisant.
Faire en pariant.
Construire des mondes. 
Dire oui.
S’émanciper des cordes et des filets.
Laisser le réel nous happer comme une lame de fond ?
Oui et Non.
Avoir prise. 
Ne pas avoir prise.
Double mouvement d’une imagination.
D’un désir.
Alors, comme si c’était possible ? 
Une proposition.
Un peut-être.
Un pas de danse.
Une prière d’enfant. 
Inscrire.
Sur les pavés des villes. 
Dans les forêts. 
Près des étoiles. 
Sur les pistes d’atterrissage. 
Un comme si.


Léa Bismuth

On pourrait réduire mon activité à des textes plus ou moins longs, faire des listes par publications ou sujets. On pourrait se concentrer sur mes prises de paroles en faire un dossier référencé par année. On a toujours la vision d'archives par boîtes ou classeurs. Mon bureau n'est pourtant pas si bien rangé avec deux livres sous les yeux, une dizaine d'onglets ouverts et un carnet de notes qui ressemble bien plutôt à un fourre-tout. Encombré de présent, la conscience que j'ai de mon travail repose sur des dialogues. Lorsque je remonte les historiques, je retrouve des références devenues communes. J'ai commencé à écrire au même moment que d'autres commençaient à créer et nous avons débuté ensemble sans être attendus. Nous nous sommes enrichis mutuellement, pas toujours matériellement et si nos avis ont parfois divergé il reste que nous avons regardé dans la même direction. Aujourd'hui ma manière à moi de compter avec les artistes et leurs œuvres c'est sur les doigts d'une main toujours tendue.


Henri Guette

Déplaire. Une maladresse qui sent l’application. Une gaucherie scolaire. Pas d’observation des mœurs. Imagination pauvre. Détails arbitraires, fantaisistes ou faux. Inhabileté à grouper les œuvres, les contextes, les personnages, à les faire dépendre de la vie, de la société. Les photos colorées, les images d’Épinal se succèdent au hasard. La volupté de l’incertitude et de l’avilissement. Une fainéantise brutale. Une pâle expérience. Les facultés passives de délire l’emportent sur les facultés actives d’adaptation ou de résistance. Inégalité abyssale des exemples. Toujours du côté beurré du pouvoir. La conjonction comme couperet. Apartés déplacés, intimes, qui suscitent l’agacement ou la gêne du lecteur. Des fulgurances non suivies d’analyse. Inventions de souvenirs. Symbolisme dénudé. Soumission à la statistique. Notations monnayées. Le jugement esthétique au radar. Bonheurs d’expression environnés d’objections plates. Zapping biographique. Confusion des époques, des œuvres et des pratiques en une esthétique indigeste et délavée. Insultes réitérées contre son outil, sa formation. Agitation militante dans le seul but de se faire des suiveurs. 


Vincent Labaume

2030 : Les rapports de domination ont disparu du monde de l’art. Il n’y a plus à « gagner sa place », ni à « la perdre ». Il est accepté de se déposséder de ses privilèges. Indépendante, la critique d’art est devenue un moteur de création parce qu’elle encourage à plus d’exigence ; elle est un outil de contrepouvoir. Le contrôle des loyers autorise à vivre en ville sans chercher un autre boulot - qui prenait le pas sur celui d’écriture. La précarité est éradiquée ; le salaire universel instauré n’est pas suivi d’une baisse drastique des aides sociales. Les critiques ont la possibilité de faire grève, de boycotter des lieux et de décliner des propositions. Les journaux rémunèrent le temps de recherche nécessaire à l’écriture et ouvrent leurs pages avec confiance à ceux•lles qui défendent les travaux d’artistes parfois méconnu•e•s et dénoncent les incohérences d’un système encore trop normatif. 
Dans ce monde, les critiques d’art accompagnent le travail des artistes avec intelligence ; iels ne sont pas chargé•e•s de communication et refusent le publireportage. Iels peuvent écrire leurs questionnements quant à la tenue d’une exposition sans risquer de faire perdre à la revue qui les publie les financements nécessaires à l’existence même de cette revue. Iels peuvent dénoncer les liens entre les intérêts privés et les manifestations dans les centres d’art publics sans mettre en jeu leur carrière. Iels interrogent les inégalités sans passer pour des féminazies, relèvent ce qui, dans les œuvres, propose une redistribution des pouvoirs. Iels partagent leurs réflexions à des lecteurs•trices qui, enfin considéré•e•s, sont devenu•e•s plus nombreux•ses. 

Sophie Lapalu

Il y a dix ans, la plupart d'entre nous débutaient notre activité de critique d'art. Et dans dix ans ? Que ferons-nous ? Qu’en sera-t-il ? À quoi ressemblera cette activité ? C'est ce que nous avons demandé à un certain nombre de critiques d'art, de générations diverses. En 1000 signes, nous nous somme projeté•e•s, nous avons tenté des prédictions, nous sommes remonté•e•s dans le temps ou nous avons cherché à retenir son essence. Utopistes, réalistes ou nostalgiques, nous nous sommes retrouvé•e•s dans ces pages.

James Elkins (2003), « La critique d'art est diaphane : elle est comme un voile, flottant dans la brise des conversations culturelles et jamais vraiment établie nulle part ». Sortir du tropisme qui nous fige face à l'objet, et ne le valider qu'à travers un rendu communicationnel. C'est cette légèreté, et cet abandon de son objet même, qui n'est pas forcément à tout coup l'objet présenté, qui rend éthérée la critique d'art, devenue de fait assez interchangeable et quasi dépersonnalisée. Or, la critique d'art, c'est une plume, une personne derrière, qui a des goûts et les affirme ; qui est aussi dotée d'un appareillage théorique, dont il a aussi la charge, c'est-à-dire que le critique d'art nous sert aussi à penser, et pas seulement à constater, et ressentir. Beaucoup d'artistes sont très exigeants avec leur art, et cette exigence rebondit sur le ventre mou de la critique, qui ne l'est plus assez avec elle-même. Il faut que cela change, pour le bien vital de cet exercice amoureux.

Léon Mychkine

La proposition n° 1 avoue parfois : Quand on entend les fauteuils claquer, les gens partir, ce n’est pas facile. Il ne faut pas se laisser entamer. Cela fait partie du jeu. On ne peut pas toujours être la reine de la partie. La proposition n° 2 est une entreprise de rembobinage où les regards glanés en chemin constituent les pièces à conviction d’une énigme trouée dont la résolution importe moins que l’origine du mal. La proposition n° 3 fait tout pour ne pas transpirer et s’éloigne des projecteurs pour pouvoir continuer de défier les lois de la gravité car elle sait que la sueur rend les prises plus difficiles, crée des agrippements plus fermes et fait luire la peau. Dans un assemblage qui penchait de plus en plus vers le centre, la proposition n° 4 est au rappel, comme on dit sur les voiliers : par sa simple présence sur la gauche du bateau, elle assurait une certaine stabilité, mais sautant à l’eau, elle le laisse gîter dangereusement. Il a fallu à la proposition n° 5 plusieurs mois d’exercices ininterrompus et consciencieux pour arriver à faire descendre un sabre dans sa gorge.

Didier Arnaudet

Rien à l’instant. Il a suffi Cela a été et nous y avons cru. Toi la scène, elle le diplôme, lui le succès et enfin nous les mômes. La critique est arrivée affamée de comprendre ce qui était, comment entrer, qui faisait : quoi. Elle observait, la mienne, décrivait ce qui se figurait immédiatement à l’œil et aux sens. Elle se vautrait, et avec délectation, dans les espaces des pratiques observées. Elle apprenait. Eternel présent. Courir les écoles, les chercher, ne croire à personne et haïr l’argent. 
[STOP]
Le temps existe puisque nous regardons arrière et voyons : carrière. Des gestes qui s’affirment, des bulles explosées, du désarroi. Des dialogues qui se déploient et qui tournent autour de l’objet qui se fait, se faisant, qui reste toujours à faire. On peut dire le passage d’un réseau à l’autre, la vitesse de production, de reproduction, l’urgence d’être là, maintenant (c’est-à-dire une seconde avant). On regarde au loin, on sait déjà, on attend les gestes qui feront.

Clare Mary Puyfoulhoux

Vraiment je ne crois pas que la critique d’art ait un quelconque avenir sur Instagram, sur Snapchat, sur Facebook ou sur Twitter. De manière générale, je n’ai pas tout à fait confiance dans la continuité des supports Internet ; quand j’avais quinze ans, je pensais que le forum Ezboard sur lequel je passais l’essentiel de mon temps libre, sous un pseudonyme fort heureusement oublié de tous, était indéboulonnable. Une attaque de hackers a détruit en 2005 ce fameux forum, au sein duquel j’avais consigné une bonne partie de mes réflexions adolescentes. Moi qui trouvais formidable de pouvoir créer de l’archive virtuelle, j’avais vu ces efforts réduits à néant. Pour toutes ces raisons, je préfère placer ma confiance concernant la diffusion de la critique d’art dans : les papillons ou les tracts, les cartes postales délavées, les affiches mal collées sur les murs, les soirées au bar, les discussions de machine à café. Quitte à ce que l’archive soit impossible, autant que la critique puisse être, dans son sens le plus noble, un lieu commun.

Camille Paulhan

L’avenir est par essence imprévisible… 
et nos libertés fragiles
Si l’avenir est par définition imprévisible, c’est une des leçons d’Hannah Arendt, et si la pensée a toujours un temps de retard par rapport à l’évolution vertigineuse des technologies, quelles « tendances évolutives » de l’art pouvons-nous pronostiquer ? 
Depuis les attentats de Charlie, notre liberté d’expression se trouve fragilisée, et nous continuerons à ne pas assez nous en soucier. Aux mouvements féministe et post-colonialiste succèdera un courant écologiste et antispéciste d’une radicalité inouïe. Mais je crains que, généralement, l’art contemporain continue à se bafouer en devenant toujours plus décoratif, tartiné de beaux discours de façade. Pour tenter de sortir de leur précarité, les critiques d’art indépendants constitueront des répertoires d’abonnés sur des plateformes en ligne, qu’ils vendront aux plus offrants (galeries, musées, institutions). Leur job, suivant le modèle d’Airbnb, reviendra à proposer des contenus d’« expériences exclusives premium » à des abonnés avides de divertissement. Je redoute aussi que les artistes continuent à être manipulés par la politique de gentrification des villes et des fondations type Emerige. D’ailleurs, le poids des fondations privées n’est pas prêt de s’estomper… En ce sens, l’art n’est bien entendu que le reflet de notre monde, et les disparités qui le caractérisent ne font que répéter les inégalités croissantes qui déchirent notre société –  et la font basculer dans un état de guerre. Mais même lorsque l’humanité ne semble plus porter de lumière, l’art et la pensée ne se taisent jamais. Et créent. Ça, nous le savons.

François Salmeron

Mountain View, 15 septembre 2082
Google vient de pénétrer le marché de l’art dit « downloadable », en sécurisant l'exclusivité de distribution du dernier IR-MUVS (in reality multi-user virtual system) du collectif No Answers. Téléchargeable via les GoogleLenses, il plonge ses usagers dans une réalité fictionnalisée (pour reprendre l’expression du bot-critique Hal kunst qui évoquait en 2057 l’entreprise « fictionnalisante » de l’art sur la réalité) basée sur l’environnement immédiat de l’utilisateur, son historique réseau, les actions des autres usagers et une IA rendue possible par les derniers développements de l’informatique quantique. Créée en hommage aux 150 ans de Brave New World, cette métanarration offre l’opportunité d’incarner un spectre de rôles infini : des epsilon en quête de liberté, des bêta ambitieux, des alpha en crise spirituelle... Dans cet opéra aux millions d’acteurs, peut-être l’œuvre totale achevant l’idéal millénaire d’abattre les barrières entre création et vie, le centre de gravité de l’art est plus que jamais passé du côté des grandes corporations.

Clément Thibault

Après quelques années, la précarité dans le milieu de l’art contemporain avait évincé les derniers rêveurs. L’art était devenu ce qu’il avait toujours été, la pointe extrême de l’idéologie de son époque : rutilant, spectaculaire, interchangeable, capitalisé et capitalisant. La critique, même la plus véhémente, le nourrissait de l’intérieur et lui apportait toute sa valeur. Le complot de l’art était à son comble, il transitait par les voix singulières et anonymes désormais entrées dans l’arène médiatique. Les écrivain•e•s d’art prirent, de leur côté, le relai des ambitions politiques et sociales qui avaient déserté l’espace public. Les urgences écologiques, identitaires, planétaires devenaient des sujets au profit de stratégies communicationnelles, quand il ne s’agissait pas de flatter son petit égo. Mythifiée au plus haut point, elle explosa en vol alors qu’on lui prêtait une aura artistique et créative depuis longtemps. Phagocytée par les uns, instrumentalisée par les autres, réduite à l’expérience subjective, elle oublia son objet. Sa finalité signa sa perte. La critique, qui ne portait ce nom que par commodité, bifurqua une nouvelle fois. Il était temps, pour elle, de se réinventer. 


Marion Zilio

Ces dix dernières années ont vu tout à la fois l’affirmation et la dissolution de la notion de critique d’art. Cette affirmation s’incarne dans le processus de conservation et d’historicisation qu’a permis la création par Jean-Marc Poinsot et quelques autres des Archives de la critique d’art qui célèbrent leurs 30 ans. Mais dans le même temps, elle s’est confrontée à divers phénomènes de dissolution, du fait d’un marché toujours plus agressif et prescripteur, mais aussi parce que l’acte critique, en tant qu’évaluation de l’art et de ses œuvres, s’est en partie déplacé, vers le commissariat d’exposition en particulier.

 

Les dix années qui viennent vont, me semble-t-il, renforcer ces tendances. La réflexion sur l’exposition comme forme attestée, ou non, de la critique va se poursuivre et fournira des réponses contrastées. Par ailleurs, la consolidation paradoxale des pratiques critiques et des objets qu’elle produit confirmera une inflexion déjà largement amorcée depuis dix ans, à savoir le retour d’une critique engagée, fondée sur l’exigence d’écriture, y compris dans sa forme littéraire et narrative.

 

Jean-Marc Huitorel

Depuis peu un personnage actif sur le marché de l’art prend une place prépondérante dans le monde de l’art en tant que prescripteur : le collectionneur. Il donne son avis, accompagne les mouvances et tendances qu’il suscite et valorise ses propres choix. Influent, il peut construire la carrière d’un artiste et la faire exploser dans un sens comme dans l’autre (reconnaissance internationale ou oubli au profit d’un nouvel artiste plus jeune, plus innovant). Si le soutien du mécène a toujours été essentiel dans la carrière de l’artiste, il se positionnait en financier amateur éclairé utilisant l’art au service de son pouvoir, mais aujourd’hui il se pique de dire ce qui est « bien » dans l’art du moment tout y en faisant son marché. Le risque de cette substitution du critique d’art par le collectionneur, outre le fait qu’il déplace le propos vers le domaine mercantile et spéculatif, est qu’il amenuise la place de la critique - qui est d’articuler du sens, de situer le travail de l’artiste dans son contexte culturel et sociétal - et la réduit à une simple position de médiation.

 

Isabelle de Maison Rouge