entretien

Angélique Buisson

par Clare Mary Puyfoulhoux

Rupestre à mort

Rupestre à mort, tirage au charbon, classeurs, archive. 

Il faut comprendre, avoir été confronté à quelque chose qui n’est pas vraiment la grotte mais la rencontre avec ce troisième type qu’est la Préhistoire, un ensemble un peu chiant qu’on nous enseigne en sixième, avec les aurochs, les silex et les lances, qui tout à coup se déploie, titanesque entité capable de présenter des œuvres de plus de dix-mille ans et seulement un kilomètre d’écart (par exemple : Abri de Cap Blanc – Abri de Laussel). Il faut rire de ce qui en a été dit, se méfier, voir le trait comme ami, contemporain. Il suffit de regarder autour, l’engouement du début XXe, la poussière des années 90 (un mammouth articulé lutte depuis des années pour sortir du piège du Préhisto-Parc, il n’y arrivera pas)... les regards aujourd’hui n’interrogent plus seulement le mystère de cet être premier, de ses mains négatives : est devenue centrale la question de ce que l’arrivée sur la scène de ces fascinantes figures fit à la pensée moderne (voir Centre Pompidou, niveau 6, galerie 1, jusqu’au 16 septembre 2019).

Angélique Buisson s’intéresse aux perroquets qui parlent, qui disent ce qui reste d’une mémoire, qui ne sont pas des documents, pas non plus des zombies. Lors d’une résidence à proximité de la merveilleuse grotte de Pech Merle, on lui raconte qu’André Breton, auteur par exemple de L’art Magique[1], avait un jour de 1953, « comme on trempe son doigt dans la confiture[2] », effacé la trompe d’un mammouth peint plus de vingt mille ans plus tôt.

Angélique Buisson : Il l’a effacée en pensant que c’était de la peinture fraîche, tellement le dessin donnait l’impression d’être à peine terminé. C’est vrai que la conservation est incroyable sous terre. André Breton s’est laissé prendre et il a effacé un dessin.

Clare Mary Puyfoulhoux : J’ai appris cette histoire par toi, Angélique, en cliquant, recliquant, rerecliquant... J’arrive sur ton site, sur cette histoire, et j’ai pensé que tu l’avais inventée, ce qui m’a totalement séduite.

L’œuvre Rupestre à mort traite toutes ces informations : André Breton, figure, énorme, la grotte, inestimable, le doigt, la confiture, le plaisir, l’enfance, le mammouth, le fantasme, le souvenir, disparu, rare, sous forme de performance. Une reproduction, en charbon, du mammouth, un performeur, trois classeurs pour la totalité du procès : correspondance, coupures de presse, images.

En fait c’est une fiction, c’est une anecdote devenue histoire. Je suis allée récupérer toutes les archives du procès, tous les témoignages écrits et j’en ai fait une performance théâtrale : une mise en scène du procès préhistorique et surréaliste, ça créait un enjeu temporel qui me plaisait. Un acteur lit une lettre écrite par Breton, rejoue le geste de curiosité et d’envoûtement d’André Breton dans la grotte.

André Breton, à son avocat : J’avais l’impression d’être un petit garçon qui mettait le doigt dans la confiture.

C’était vraiment comme quand on est enfant et qu’on a envie de lécher son doigt. Le tirage au charbon, il n’y a qu’un laboratoire en France qui fasse ça.

Dans le récit d’Angélique Buisson, d’après les photographies que l’on peut trouver sur son site, on sait que le performeur fait le geste de Breton, en négatif, il prélève du charbon sur la reproduction du mammouth et vient en souiller le mur de la galerie, traînée de confiture, d’enfance ?

C’est 1953, le geste, et 1956 le procès, c’est ça ? Je trouvais ça fou parce qu’il me semble qu’à ce moment, on n’a pas encore conscience du drame qui est en train de se dérouler à Lascaux (altérations repérées dès 1955, fermeture de la grotte au public décidée en 1963 par André Malraux).

C’est vertigineux de penser à ces visiteurs d’autrefois avec les flashs de leurs appareils quand on voit la protection aujourd’hui. Tu ne peux toucher aucune paroi, nulle part. À Pech Merle, à cause de Breton, ils ont mis des filets, des barrières…

Aussi, c’est avec ce fait divers autour de Breton que tu fais entrer la question de la Préhistoire dans ta pratique. Et de manière assez intéressante, tu t’appuies sur le procès, donc sur la langue de la justice, celle qui essaie d’être la plus neutre possible.

Alors évidemment, je n’envisage pas la Préhistoire d’un point de vue historique, ou pour apprendre quelque chose. Je suis plutôt du côté de la spéculation dans mon travail. J’aime l’idée de mettre en faiblesse la vérité.

Ce qui marche très bien avec ce qu’est la Préhistoire : une discipline récente pour qualifier des choses qui existent et qui sont vues depuis toujours et dont il faut se demander comment, pourquoi, un jour il est possible de les reconnaître. Il suffit de regarder les histoires que ça suscite, celle de la découverte d’Altamira par une fillette de huit ans est fantastique, et qu’elle se termine par le « Mea culpa d’un sceptique » de Cartailhac en 1902, c’est magique ! Face aux productions préhistoriques, on s’autorise des spéculations sans limite, ce qu’on ne ferait pas pour des pratiques artistiques appartenant au champ de l’histoire.

D’ailleurs, Pech Merle ou Lascaux sont des grottes dont la découverte est aussi attribuée à des enfants. Après Pech Merle, j’ai fait une résidence à la Casa D’Oro, je dormais chez les propriétaires d’une grotte. Là j’ai fait des films, dont certains en super 8. J’ai aussi conçu un dispositif inspiré du mode de datation des grottes au carbone 14, utilisant une feuille de carbone pour dessiner, que j’ai ensuite roulée en parchemin puis scannée et dont j’ai tiré un film où l’image est perpétuellement fragmentée et mouvante.

Ce qui fait tout à fait écho à la façon d’appréhender certaines figures, je pense aux Combarelles par exemple, où les gravures sont enchevêtrées sur les 600 mètres du boyau que l’on visite et indiscernables sans l’aide du petit laser que la guide utilise. Sans compter que, partout, les surfaces ne sont pas planes, et qu’elles peuvent se prêter à la lecture ou l’entraver, en fonction des grottes, des espaces, des types de signes…

Autre point qui rejoint ce que tu dis, ces figures dans les grottes dont on sait maintenant qu’elles ont été complètement transformées à un moment, d’auroch à cheval ou autre, ça fait un peu cadavre exquis. J’ai commencé à m’intéresser à la Préhistoire en 2014 et je crois que ce qui m’a le plus bouleversée, c’est le salon noir de Niaux.

Rupestre à mort, tirage au charbon, classeurs, archive. 

À la fin de sa résidence à la Casa d’Oro, Angélique fera une exposition intitulée Cinéma Pariétal. Lors de l’entretien, nous parlons de la chance que nous avons eue d’avoir certains guides, que ce soit à Lascaux, à Pech Merle ou aux Combarelles, comment leur regard nous a nourries, incroyablement. De la chance ensuite, de croiser des amis visiteurs devenus guides. De la secte des préhistoriens. Nous évoquons notre rêve de nous introduire, chacune par nos moyens, plus avant dans ces groupes, d’avoir accès à ces grottes qui existent, hors des circuits touristiques et scientifiques. Aussi, nous croiserons nos bibliothèques, habitées toutes deux par : Les Combarelles de Michel Jullien, Pour une anthropologie des images de Hans Belting, Lascaux ou la naissance de l’art de Georges Bataille, l’une lisant Le temps sacré des Cavernes de Gwenn Rigal tandis que l’autre prône Astronautes de la préhistoire de Peter Kolosimo. Forcément, à cause des zones d’ombre, l’Allégorie de la caverne est mentionnée.

J’ai fait une expérience qui n’a pas bien marché, mais j’ai essayé d’utiliser la grotte comme une camera obscura. J’avais tendu un grand tissu sur l’ouverture et mis un papier photo. La grotte, c’est pour moi la partie négative de la vie. Bientôt, je voudrais travailler sur la première représentation de la danse, c’est une gravure très rare[3] qui fait partie d’une collection privée.

La pièce préhistorique la plus récente d’Angélique s’appelle La dent de Magda, on pourrait la rebaptiser la part manquante. Elle est composée d’une grosse dent et d’une comédienne qui récite Mon nom est alors Magda. Vampires, transsubstantiation, mystère. L’origine de cette pièce remonte à la résidence de l’artiste à la Casa d’Oro. La guide de la grotte lui parle d’un squelette de femme, baptisée Magda et qui donne son nom à l’ère Magdalénienne, auquel manquent les dents. Un rêve plus tard, Angélique dessine, puis fait réaliser en impression 3D la dent qu’elle sait. La dent, en tant que document vivant, comportant toutes les données, genre, alimentation, santé…

Il est nécessaire de mordre ou d’être mordu pour savoir.

Nous, tout ce qu’on sait, c’est qu’on reçoit.

Je pense avoir une histoire qui contredit la version du squelette, et qui part d’un lieu : l’abri de la Madeleine, situé dans le Périgord. Dans ma version, c’est un bison qui se lèche l’omoplate, une plaquette trouvée à proximité d’une sépulture qui vient par son style donner l’âge de Lascaux et le nom d’une période. Mais les histoires ne cessent de se contredire, de se réécrire, de s’effondrer sous nos pas. Et c’est ce qui nous attire.

[1] Publié en 1957 à tirage limité, L'Art magique représentait aux yeux d'André Breton une histoire universelle de l'art, des origines préhistoriques jusqu'à nos jours – mais une histoire de l'art revisitée de fond en comble par le regard et la pensée surréalistes. Contribuent par des essais des écrivains majeurs de l’époque : Martin Heidegger, Benjamin Péret, Julien Gracq, Georges Bataille, Maurice Blanchot, Roger Caillois, Jean Paulhan, André Malraux, Pierre Klossowski, André Pieyre de Mandiargues, Alain Jouffroy, Michel Butor, René Magritte, Octavio Paz, Claude Lévi-Strauss...

[2] Angélique Buisson citant André Breton.

[3] Humains gravés sur une plaquette, grotte de La Marche (Vienne, Magdalénien).