entretien

Julie Buffard-Moret

Aideé Tapia

DISTORDRE LES FAITS,

FAIRE DÉLIRER LES FORMES

Julie Buffard-Moret et Raphaël Emine,

H-air, 2017, laiton chromé, verre minéral, image imprimée, cheveu, diamètre : 135mm. Courtesy des artistes.

Diplômée de la Villa Arson en 2015, Julie Buffard-Moret explore et repousse les limites des médiums qui lui sont chers : la sculpture, l’installation et l’écriture en particulier. Sa pratique consiste à dresser des ponts entre des univers distincts : le factuel et le récit, le matériel et le numérique, l’abstrait et le plus concret. Après la fin de ses études, elle quitte Nice pour s’installer à Paris, où elle a récemment exposé son travail, en collaboration avec l’artiste Raphaël Emine, à Glassbox, à la Galerie Épisodique et à la Cité Internationale des arts entre autres. 

Chercheuse et bricoleuse, Julie Buffard-Moret développe en parallèle de sa pratique artistique une activité de recherche universitaire. En 2016, elle intègre l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), où elle prépare actuellement un Master « Arts et langages ». J’ai rencontré Julie Buffard-Moret à la bibliothèque de l’Institut National d’Histoire de l’Art durant l’été 2017, lorsque chacune d’entre nous travaillait sur la rédaction d’un mémoire de recherche. Mais la bibliothèque n’étant que l’un des espaces de travail de la jeune artiste, nous nous sommes donné rendez-vous à son atelier, au sein de l’artist-run space Température, pour une conversation autour de sa pratique.
    De statut associatif, Température a été créé par une dizaine de plasticiens de tous horizons autour de la pratique de la céramique — ils ont un four qu’ils mettent à disposition d’artistes et de créateurs externes. Mais loin de se limiter à ce médium, Température est un véritable atelier de production de sculpture avec les outils nécessaires pour le travail de la matière.
    
    En tant qu’artiste, Julie Buffard-Moret tend vers la pluridisciplinarité sans développer sa pratique autour d’un médium en particulier. « J’aime bien avoir un éventail d’outils large me permettant de pouvoir puiser là où c’est intéressant par rapport à un projet ou une envie ». Dans cette logique, le médium est employé dans le cadre d’un projet, il n’est jamais strictement autoréflexif. En revanche, ce qui semble plus central dans sa démarche est le mélange d’écriture et de sculpture pouvant prendre la forme d’une installation. Cet intérêt double se développe graduellement : « Pendant les premières années d’études, j’ai beaucoup travaillé la sculpture — la céramique, le métal, l’objet. C’est seulement vers la fin de ma formation que je commence à introduire de l’écriture dans mon travail ». Cette dernière se développera pour prendre une place toujours plus affirmée au sein de sa pratique.

    Relation de la première descente de l’Amazone (2015) est un article Wikipédia rédigé par l’artiste au moment où elle commence à s’intéresser à l’écriture comme moyen artistique et à la recherche comme outil de travail. Le titre fait référence à l’ouvrage éponyme écrit par le missionnaire dominicain Gaspar de Carvajal contenant les chroniques de l’exploration du bassin amazonien vers le milieu du XVIe siècle. « J’ai découvert que le fleuve Amazone avait été nommé ainsi par les premiers conquistadors car ils pensaient que des femmes semblables aux Amazones de la Grèce Antique peuplaient les forêts de l’Amérique du Sud ». Bien que les chroniques du dominicain se présentent comme un compte rendu factuel, à un moment donné il se met à décrire l’apparition de femmes guerrières de deux mètres de haut aux tresses blondes. « Ce moment hallucinatoire où une parole prétendument descriptive et factuelle dérape dans la fiction m’intéresse profondément. Pour écrire l’article Wikipédia je me suis basée sur toutes les choses potentiellement fantastiques dans son récit que j’ai référencé de manière scientifique tout en amplifiant leur dimension. Ce faisant, je cherchais à introduire du fictif dans l’encyclopédie ». L’article a par la suite inspiré la réalisation d’une installation mêlant projection vidéo, dispositif sonore et sculpture en collaboration avec l’artiste Iommy Sanchez (Amazone, 2015).
    Œuvre annonciatrice, Relation de la première descente de l’Amazone intègre deux des problématiques qui se trouveront dorénavant au cœur du travail de l’artiste : celle de l’enchevêtrement entre le récit et le factuel et celle de l’intégration de l’écriture dans l’espace d’exposition. Frau von Allmen (2015) témoigne également de ce moment charnière où Julie Buffard-Moret se met à entrelacer l’écriture avec sa pratique de la sculpture et de l’objet. Frau von Allmen est un personnage extrait de l’autobiographie de l’alpiniste française Catherine Destivelle (née en 1960), que l’artiste construit à la manière d’un spin-off : « J’aime bien l’idée de prendre des personnages secondaires et de les développer, de créer du récit à partir du réel ». Le texte a été intégré dans l’installation composée de sculptures métalliques évoquant des éléments naturels qu’elle a présentés pour son diplôme. Mais chez Frau von Allmen, il est aussi question de métaphore. Dans une démarche autoréflexive, Julie Buffard-Moret conçoit le personnage de cette tenancière d’hôtel comme une allégorie de la question de l’engagement dans la pratique artistique. Doit-on regarder de loin, ou au contraire s’investir ?
Frau von Allmen n’aime pas les alpinistes. Par temps clair il lui est possible d’observer ses clients à la jumelle. Frau von Allmen n’apprécie pas la conquête des sommets. Elle préfère les peintures qui décorent les couloirs de son hôtel. La montagne doit être regardée d’en bas.

« Je passe par des personnages fictifs ou des récits pour poser des questions sur la pratique artistique ». Cette logique est en quelque sorte prolongée dans le cadre de l’exposition des diplômés de la Villa Arson de 2015, pour laquelle Julie Buffard-Moret présente Le syndrome d’Ernest Coussin, une proposition curatoriale regroupant le travail de plusieurs artistes de l’exposition. « Pour Le syndrome d’Ernest Coussin j’ai rédigé un texte à la croisée entre un texte de commissaire et quelque chose qui relève plus du texte d’artiste. J’ai inventé un personnage fictif à partir de plusieurs anecdotes que les autres artistes m’avaient raconté en lien avec leur travail ou d’éléments présents dans leur pratique ». Il s’agissait cette fois-ci d’une réflexion autour du travail du commissaire et de la manière dont on présente des pièces : « intégrer un texte à ta pratique c’est aussi proposer une médiation différente. Cela permet en un sens de court-circuiter ces conventions de présentation et d’engager un rapport plus direct avec le spectateur, de proposer une autre voie d’accès au travail du plasticien ».

    Son projet le plus récent, conçu et développé en collaboration avec l’artiste Raphaël Emine, reprend cette idée du personnage comme métaphore. Le dédale des humeurs (2016-2017) est un projet évolutif qui est diffusé principalement sur Internet. Il se présente comme un site web qui se structure autour d’une série de micro-récits de différents personnages — de figures génériques, ni masculines, ni féminines — qui ont tous un lien plus ou moins évident avec la météorologie : un.e chasseur.esse d’orage, un.e conservateur.ice et une.e ingénieur.e travaillant dans un data center. Ils correspondent tous à des postures en lien avec la pratique artistique. Le premier peut être lu comme une réflexion par rapport à l’image, le deuxième est en lien avec l’objet et sa préservation et le troisième fait référence à l’espace numérique. 
    Ces personnages sont issus d’une série de recherches que les artistes ont réalisées autour de différents champs de la météorologie. Si ces recherches sont retravaillées par la narration, elles réapparaissent au sein des récits en forme d’hyperliens qui renvoient à des éléments de documentation divers : des vidéos YouTube, des rapports scientifiques et des articles de journaux entre autres. « La narration est pour moi une sorte de digestion des faits trouvés par ma pratique de recherche. Une manière de s’approprier les choses et en même temps de les communiquer. Le fait d’avoir des recherches précises, des sources d’archives, me permet d’aller plus loin dans la fiction, de retrouver une certaine liberté pour ensuite créer des formes ».

Amazone, 2015, installation réalisée en collaboration avec Iommy Sanchez, Projection vidéo, dispositif sonore, tablette numérique, textile. Courtesy de l’artiste.

L’artiste trouve dans l’espace numérique un élément de réponse à son questionnement sur la façon d’introduire du texte dans l’espace de l’exposition. « J’y réfléchis beaucoup car c’est quelque chose de très difficile au niveau de l’attention du spectateur. Bien que sur Internet les enjeux soient assez différents, la question de la concentration est aussi très présente. Les textes ne doivent pas être trop longs, cela doit rester lisible. En revanche, il y a toute la possibilité d’introduire des hyperliens, de renvoyer vers différents menus de recherches ». L’hyperlien est donc conçu comme un outil pour spatialiser l’écriture, pour l’étayer dans la toile. Il permet d’avoir quelque chose d’ouvert, de mettre en espace une recherche qui n’est pas renfermée sur elle-même, car l’internaute est libre de construire son propre « parcours ».
    Par ailleurs, le format numérique offre à Julie Buffard-Moret et à Raphaël Emine une certaine malléabilité. « Cela nous intéresse d’avoir quelque chose sur lequel on puisse revenir, que l’on puisse retravailler : cela relève de l’ordre du processus. En ce moment on écrit d’autres textes et on compte retravailler la forme du site ». En tant qu’espace démocratique accessible au grand nombre, le médium Internet ouvre un champ de possibilités aux jeunes artistes en dématérialisant le lieu d’exposition, parfois difficile d’accès. Pour autant, dans un monde de plus en plus tourné vers le virtuel, le duo d’artistes tient à garder un point d’accroche dans l’objet et dans le travail en atelier. Une série d’œuvres, toujours en lien avec la météorologie a été créée parallèlement au site Internet. Des allers-retours entre le virtuel et le matériel s’instaurent. Comment dresser des ponts entre ces deux espaces ? « C’est un travail processuel, car l’un nourrit l’autre : on écrit des textes, ça nous donne envie de faire des objets et vice-versa ».
    À l’origine de ces recherches plastiques il y avait une série de questionnements. L’espace d’exposition dépend-il d’un climat spécifique ? Le white cube est-il un espace tempéré ? Partant de ces réflexions, leurs pièces réagissent de manière sensible aux infimes variations climatiques qui agitent l’atmosphère de la galerie. Les absorbeurs (2016) sont des sculptures fonctionnelles inspirées de techniques amateurs DIY des déshumidificateurs d’air. Ces objets hybrides sont réalisés à partir d’objets existants trouvés dans des brocantes — des vases décoratifs, des instruments de laboratoire… — qui sont ensuite redécoupés et réassemblés. Posés dans l’espace d’exposition, ils ont un micro impact sur la sensibilité de l’espace, qu’ils réintroduisent dans l’équation. H-air (2017) est un hygromètre — un instrument qui mesure l’humidité de l’air à partir d’un cheveu humain, ici en l’occurrence, un cheveu de l’artiste — qu’ils ont produit en partenariat avec l’entreprise Naudet, qui continue à les fabriquer de manière artisanale. Sorte d’instrument-corps « animé par un fragment du corps de l’artiste », il permet de mesurer 
l’espace en principe neutre du white cube ; son humidité et ses humeurs.
    À l’origine des projets de Julie Buffard-Moret il y a souvent l’observation et l’expérience du quotidien. C’était le cas pour la série de la météorologie : « c’est un peu la conversation la plus banale que tu peux avoir avec quelqu’un, et en même temps il y a quelque chose de véritablement sublime dans ces forces qui te dépassent ». Mais tel est le cas pour un projet qui l’occupe depuis trois ans : ses recherches autour du motif léopard. 
« Au moment de mon échange au Canada j’ai commencé à remarquer des motifs animaliers dans les rues. C’était quelque chose d’extrêmement quotidien qui est né d’une observation de mon entourage urbain. J’ai commencé à documenter cette présence par le biais de la photographie ». Cet intérêt a pris d’abord la forme d’une édition : Wild at heart (2014) est une compilation des photos que Julie Buffard-Moret a collecté lors de son séjour québécois. 
    « Par la suite j’ai commencé à faire des recherches plus spécifiques sur le motif léopard et à me perdre sur Internet, où j’ai commencé à collecter toute sorte d’images appartenant à des champs et des époques complètement différents où le motif léopard apparaissait ». Cet exercice de collecte est manifeste dans Leopard Skin, un Tumblr regroupant ce corpus pictural, sorte d’Atlas Mnémosyne à l’ère numérique. « Je suis consciente que cette recherche, qui porte un objet à priori futile, féminin et peu documenté, est quelque chose que j’ai pu envisager grâce à Internet, à l’accès instantané qu’il me donne à des milliers de données de natures très différentes que je peux associer pour ensuite créer du sens ».  

    Parallèlement à la collecte d’images, l’artiste a réalisé des recherches documentaires. 
« J’ai découvert des choses sur le motif en lui-même, auquel j’ai consacré mon mémoire de Beaux-Arts. L’exercice m’ayant énormément plu, j’ai eu envie de pousser plus loin ces recherches mais aussi leur relation avec mon travail plastique. Je voulais négocier à la fois mon envie de créer des formes, de travailler la matière, de faire des objets et mon intérêt pour l’écriture et pour la recherche. C’est pour cela que j’ai intégré l’EHESS ». Depuis 2016, elle prépare un mémoire de recherche portant sur cette thématique sous la direction de l’historienne Patricia Falguières, travail qui l’a introduit à la sphère de la recherche universitaire, qu’elle entend désormais comme l’une des facettes de sa pratique artistique. « J’envisage le motif léopard comme un objet de recherche mais aussi comme un outil de travail me permettant d’explorer des champs différents, une méthodologie ». Concernant les espaces de travail dans lesquels elle s’exerce au quotidien, Julie Buffard-Moret m’explique : « la bibliothèque et l’atelier sont pour moi des espaces complémentaires mais qui ne sont pas du tout de la même nature ». 
    En effet, sa pratique mixte l’amène vers des questionnements sur la façon d’intégrer la recherche dans son travail de plasticienne. « Depuis le début je m’interroge beaucoup sur la forme que je pourrais donner à cela, j’essaie de trouver des moyens différents pour expliciter mes objets de recherche. Pour l’instant j’envisage d’en faire un objet papier, une édition qui soit liée au mémoire tout en demeurant autonome. En revanche, j’ai moins envie de le mettre en espace en forme d’exposition. La figure de l’artiste chercheur et la mise en scène plastique de l’archive et de la documentation, m’intéressent moins ». Pourquoi ? « Car je pense qu’en étant plasticien, tu peux très vite produire des effets de connaissance, des effets de savoir au sein de l’exposition, et je trouve souvent cela assez creux. Cela ne me correspond pas étant donné que j’ai un lien assez fort à l’objet, à la sculpture, et au travail avec la matière. Il y a chez moi une certaine forme de générosité plastique ». Démarche à suivre…

Untitled, 2015, tubes métalliques, cirage. Courtesy de l’artiste.

Julie Buffard-Moret et Raphaël Emine, Les absorbeurs, 2016, verre, sels chimiques, 70 x 23cm. Courtesy des artistes.

Wild at heart, 2014, édition photographique. Courtesy de l’artiste.