entretien

Carolina Saquel

avec Marie Gayet

LA COULEUR N'A

AUCUN RÔLE À JOUER

Caballito cola pelo_web, Négatif 6 x 6,   noir et blanc, 2004.

"Je voulais en venir à ceci : de quoi traite la science médicale ? Bien entendu, je n’y entends rien, mais c’est bien de l’homme. Et le droit, la législation, la juridiction ? Encore de l’être humain". 
 
La Montagne magique, Thomas Mann.

La couleur n’a aucun rôle à jouer[1] est un projet de série à courts épisodes de Carolina Saquel, actuellement en cours d’écriture. Pour ce travail, elle s’inspire du livre Psychopathia Sexualis du médecin légiste et psychiatre germano-autrichien Richard von Krafft-Ebing[2]. Cet ouvrage, publié en 1886, s’inscrit dans la démarche taxinomique de l’époque et fut un des premiers livres de référence sur des pratiques sexuelles alors qualifiées de déviantes et de “perversions”, comme le masochisme, le sadisme et le fétichisme. C’est à partir de cas cliniques décrits dans le livre et désignés comme les « coupeurs de nattes », que l’artiste a imaginé les épisodes de la série, dont les trois personnages principaux sont la victime, le fétichiste et le médecin.  
Autour de la tresse comme fétiche et de sa coupe inattendue et violente par un individu en proie à une pulsion irrésistible, la série La couleur n’a aucun rôle à jouer déploie et entrelace les concepts de sa pratique filmique, laquelle s’appuie en partie sur la re/création de fictions par le moyen du montage, sur la distorsion des temporalités et sur les gestes corporels. 
En s’intéressant à un acte qui paraît totalement suranné aujourd’hui, d’un fétichisme dépassé - qui de nos jours couperait encore les nattes d’une jeune fille dans la rue ? -  Carolina Saquel veut mettre en jeu des tensions relevant à la fois de la psychiatrie et du droit, et les confronte à nos subjectivités contemporaines.

TRESSER, SANS REGARDER

Marie Gayet : Carolina, tu as découvert le livre Psychopathia sexualis alors que tu préparais la vidéo Pentimenti (2004), lors de ta résidence au Fresnoy. On y voit un cavalier à cheval, qui tourne en rond dans un manège, tandis  qu’une voix off d’une femme parle du corps, de la peinture, du comportement à table. Le livre fait-il le lien entre cette œuvre et le projet de série La couleur n’a aucun rôle à jouer inspiré par les « coupeurs de nattes » ?
 
Carolina Saquel : Cette conversation avec toi me permet de parcourir le processus de recherche de ce dernier projet. Comme souvent dans mon travail, je cherche d’une manière croisée dans différents champs de savoirs, à partir d’images et de lectures diverses en provenance de l’histoire de la peinture, de la philosophie et de l’anthropologie entre autres. Cependant, mis à part l’évidence du motif de la queue du cheval et celui de la tresse qui est présent dans mon travail depuis le début, entre Pentimenti et Krafft-Ebing, il n’y a pas à proprement parler de lien direct, mais plutôt une pratique de réalisation filmique commune/proche. 


Tresser, couper, monter. Dans nos conversations en vue de préparer cet entretien, nous avons beaucoup tourné autour de ces trois mots et sommes arrivées à l’équation «Tresser, c’est lier, couper, c’est délier, et monter, c’est relier», trois actions indissociables dans le processus de la transformation de la matière en récit et de l’avènement du récit en tant que matériau filmique. Chacune a une temporalité particulière, un objet spécifique… La tresse, les mains, les ciseaux, le passage à l’acte, la pulsion, la rapidité, l’effroi, le «diagnostic»du professionnel…
 
Chaque épisode de la série est l'adaptation libre et non réaliste d'un cas différent de « coupeur de nattes ». Il met en scène la coupe de la tresse en insistant sur sa dimension pragmatique (la planification, l'exécution et la saisie de la tresse). Je veux construire une fiction qui s'articule autour des gestes et de leurs temporalités successives. Le récit gestuel guide la tension de chaque épisode, le suspens, l'attente. La tresse, qui est au centre de ces histoires, depuis la préparation des cheveux - les peigner, les séparer en trois mèches, puis les relier - jusqu’à son achèvement/exécution ?  est une unité de temps proprement filmique. Cette unité de temps continuie est un leitmotiv qui traverse tous les épisodes, relie les différentes actions, dans un rapport de continuité / discontinuité. Il n’y a pas de réalisme ou de logique temporelle linéaire par exemple. On peut avoir la sensation d’une temporalité en continuité (la tresse en train de se faire dans un des épisodes) et, par le biais du montage, celle-ci sera interrompue par la préparation des ciseaux, le type qui marche dans la rue, le moment de l’agression, pour revenir à la tresse dans un épisode plus lointain. Cependant, la coupe de la tresse est le geste premier du système narratif. Il est l’élément pivot autour duquel tous les autres s’agrègent. D’une part, parce qu’il matérialise le crime ; c’est le geste du fétichiste qui cherche à satisfaire “une pulsion irrésistible et malheureuse” (Krafft-Ebing.). D’autre part, parce qu’il signale aussi un point de non-retour dans l’histoire des protagonistes, ainsi qu’une rupture dans le récit.

Observation #396, de la série «La couleur n'a pas de rôle à jouer» photographie couleur impression jet d'encre sur papier, 60 x 70 cm, 2016.

LES MAINS QUI PASSENT 
ET REPASSENT

 

C’est Deleuze qui dans L’image-mouvement rapproche le fétiche de “l'image-pulsion”. Sur l’image même de la coupe, cela a quel effet ? Elle s’emballe, s'accélère, fait éclat, se décompose, se délite ?

Pour l'instant, je pense à la coupe comme un geste, sa répétition et ses variations ; je pense au cadrage des mains, à la brillance des ciseaux, au son. Le mettre en scène ou peut-être justement ne pas le mettre en scène, et laisser le vide ? Le montrer à l'image ou interrompre le récit juste avant que cela n’advienne ? Cette dernière option articule la coupe et le montage d'une manière forte, en mettant en abyme la coupe des cheveux et la coupe du montage.

Quel est ton point de vue sur ces  « coupeurs de nattes » ? J’entends par là, comment les regardes-tu, comment veux-tu les montrer ? Est-ce qu’il y a une intention d’en faire un portrait-type ? 


Leur dimension psychologique et l'intensité de cette dimension existent pour moi par les actions et les gestes à partir desquels ils construisent leur relation au monde. C'est ainsi que j'envisage de les faire apparaître à l'image, en privilégiant une échelle de plans, de fragments et de détails. Le mouvement des mains et leurs actions évoluent à l'intérieur d'un cadre serré, où leur identité devient en même temps leur anonymat. Dans cette dimension « matérialiste » où les objets et leurs matérialités priment, je cite comme référence le film Pickpocket de Robert Bresson où les mains des voleurs en premier plan affirment leur existence. Je compte adapter, concentrer et réécrire les cas décrits par Krafft-Ebing sous une forme de voix off ou de récit de voix intérieure, une sorte de bruit mental qui reste dans la tête du personnage, qui l’envahit.

LES DOIGTS SAVENT
 


Ces cas de fétichistes et coupeurs de tresses me fascinent, tant par la particularité du fétichisme que par le ton employé dans le texte, le conflit existentiel du médecin qui confronte son travail scientifique à sa conscience morale. Le médecin observe et décrit une pathologie et de ses observations découle son jugement, son horreur, sa peur. « Comment ne pas enfermer ces types qui privent une jeune fille d’une partie de ses beaux cheveux ? ». Cette tension, entre son rôle de médecin qui décrit mais aussi celui qui juge, est l’une des forces conductrices de la série. Je voudrais faire ressentir l’expression de sa subjectivité ambivalente et le trouble qu’elle suscite.
 
Il est vrai que le ton du docteur Krafft-Ebing a de quoi nous surprendre aujourd’hui ! “Quand je pense à l’immense douleur causée dans une famille où une jeune fille est ainsi privée de ses beaux cheveux…” : c’est moral et condescendant. Il semble ignorer totalement la victime.


Psychopathia Sexualis était destiné principalement aux avocats et aux juges et n’avait que faire de ces jeunes filles. Son objectif était de définir la normalité et l'anormalité, l'anormalité versus la perversité, cette dernière étant pour lui une pathologie. Je cite, “le pervers est un malade et la société doit le considérer comme tel et le soigner”. Ainsi, la responsabilité pénale dépend de cette qualification de normalité ou d’anormalité. À l'époque, les “malades” ou “pervers fétichistes” ne vont pas en prison. Après examen de leur personnalité et de leur vie en général, il était très rare qu’ils soient jugés responsables de leurs actes pénalement. Ils étaient acquittés et internés. Dans le texte de Krafft-Ebing, je n'ai pas trouvé d'indice de traitement médical. Je suppose qu’il consistait en l'application de techniques de contention de l'époque.

Malade laissé à l’abandon psychiquement, pas de responsabilité pénale, ce n’est plus le cas aujourd’hui, ni du côté de l’approche psychiatrique, ni du point de vue juridique, domaine dans lequel tu as une certaine expérience.
 
Avant de venir en France pour intégrer le Fresnoy, j'ai étudié le droit et ai exercé comme avocate. Ma mère était juge (elle étudiait des crimes avec des dossiers incroyables mais auxquels je n'ai pas eu un accès direct). Par conséquent, les questions autour de la responsabilité pénale, le rapport entre loi, contexte social et crime me sont familiers. Lors de mes études, les théories sur la responsabilité en droit pénal me fascinaient… Je n'ai pour autant pas exercé en tant que pénaliste mais j'aurais bien aimé.


                                                                        “Avec la vidéo, on peut être récidiviste sans aller en prison ”
 


La série est une occasion de le faire ! 

Il me faudrait une troisième vie pour devenir une pénaliste. Mais tu as raison, je pourrais envisager ce projet sous cet angle là et secrètement conduire la recherche en tant que pénaliste refoulée... En tout cas, c’est sûr qu’un axe de la série portera sur la recherche de cas actuels d'agressions (à rechercher d'après la police et dans les fait divers peut-être) traités en psychiatrie et la sanction pénale. La contemporanéité des cas décrits par Krafft-Ebing fait partie des questions que je me pose dans la forme et dans le fond pour l'élaboration du projet en cours. Existent-ils ces types de cas aujourd'hui ? Comment comprendre aujourd'hui ce fétichisme ? S'est-il transposé dans d'autres formes de fétichisme ? Mais aussi comment ces délits ou des cas semblables sont-ils jugés et abordés aujourd'hui, d'un point de vue de la santé mentale et  d'un point de vue légal ? Couper la natte d'une personne, ici une jeune fille ou jeune femme, avec violence et sans consentement est une atteinte à l’intégrité d’autrui, une agression, un crime, un viol presque. 

Proceso_4LOW, Document de travail, 2004.

Mur de travail, 2016.

Couverture de livre,

PLUS LONGUE SERA LA TRESSE
PLUS BELLE ELLE SERA

De par ces questions, La couleur n’a aucun rôle à jouer résonne étrangement avec l’actualité. Pourtant tu parles de « dimension psychologique hors du temps, abstraite ». N’est-ce pas une forme de neutralité qui peut déstabiliser le/la spectateur/rice, le/la mettre mal à l’aise ? 

Au dos de la couverture du livre de Psychopathia Sexualis est écrit  : “(…) Psychopathia Sexualis fait le tour des replis de l'âme humaine”. Cela pour dire que, oui, malgré la spécificité des cas dans un temps révolu et malgré l’actualisation des classifications des pathologies psychiques et des nouvelles approches sur la psyché, je reprends au présent la formule bien baroque “replis de l'âme humaine” qui, sous ses airs romanesques, signale une zone d'accès difficile dans la vie de chacun et qui, selon des variables, peut ou peut ne pas émerger à la surface. Mais je ne veux pas donner une lecture psychologisante à mon travail, ni faire l’illustration de la sémantique psychanalytique ou médicale. Je crois que le sujet crée d’emblée un certain malaise parce qu’il touche à une dimension privée, et peut-être même inconnue de chacun et chacune. Je doute que quelqu'un puisse vouloir se reconnaître dans ce “repli de l'âme humaine”, même si nous avons toutes et tous des fantasmes et désirs inavoués. Avec cette série, je souhaite interroger la notion de “normalité". Que pouvons-nous faire pour satisfaire l'urgence d'un désir ? Qu'est-ce qui est tolérable ? Sans aller jusqu’à la violation de la loi, que nous arrive-t-il intimement si nous nous identifions à des pratiques que nous pouvons reconnaître en chacun de nous comme

déviantes ?
Tous les cas décrits concernent des hommes, mais le fétichisme des femmes est une chose qui m'intéresse en contrepoint. Dans mes recherches de cas contemporains liés à la coupe de cheveux, j’ai trouvé des éléments qui pourraient s’imbriquer dans mon récit. Il y en a un assez édifiant. En pleine émission à la télévision chilienne, et sous le prétexte des mesures d'hygiène liées au covid, un présentateur très connu a coupé la queue de cheval d’un opérateur de caméra. Ce dernier a porté plainte et il y a eu un procès. Il a été reconnu qu’il y avait eu atteinte à la dignité et à l'image d’une personne et, par conséquent, préjudice moral. Le présentateur vedette a été suspendu de son émission matinale pendant quatre mois et condamné à payer des dommages et intérêts. Ce n’est pas ici un cas de fétichisme, mais une humiliation publique. Sur un plateau télé, l'agression est devenue spectacle. Nous ne sommes pas dans le fétichisme mais peut-être dans le déplacement d'autres marges de normalité.
Je pense aussi aux femmes tondues accusées d’être des collaboratrices pendant la deuxième guerre mondiale. Les priver de leurs cheveux était une mesure d’humiliation et de déshumanisation. Mais ceci non plus n’est un cas de fétichisme...

 

[1] « La couleur n’a aucun rôle à jouer » est une phrase extraite d’un cas clinique de « coupeur de natte » décrit dans le livre. Die Farbe spielt keine Rolle, titre original de l’ouvrage, en allemand est aussi le titre d’une série de photographies de Carolina Saquel  présentée à Berlin en 2016.
[2] Richard von Krafft-Ebing (1840-1902) a été un des premiers psychiatres à s’intéresser aux perversions sexuelles d’un point de vue psychiatrique, popularisant les termes de sadisme et masochisme.  Psychopathia sexualis : Étude médico-légale à l'usage des médecins et des juristes (1886) a connu un grand succès à sa sortie. La traduction en français date de 1931. Elle en mériterait sûrement une nouvelle.

Unica Instancia, vidéo NTSC, 12'05'', silencieux, couleur, 1999, Still de la série des vidéos Recaidas.

Lamina_14, Document de travail, Etude de mouvement de caméra sur enfant inanimé, Technique mixte sur papier, feutre, photographies couleur, 30 cm x 42 cm.