entretien

Cyrille Noirjean 

avec Camille Paulhan

LES MACHIN·E·S DU DÉSIR

Myriam Mechita, De l'incendie volontaire II, lithographie, 51 x 57 cm, 2013. 

Je n’avais pas lu le mot, on l’a prononcé devant moi : URDLA. Pardon ? Ur-quoi ? URDLA, quelque part entre l’Ur de Mésopotamie, et l’Uqbar de Jorge Luis Borges. J’étais surprise : alors qu’en général les lieux d’art cherchent des sigles aisément prononçables, voire délibérément humoristiques (le MAXXI de Rome, le MADRE à Naples, le MAD à Paris…), URDLA ne s’embarrassait pas de telles préoccupations. À l’origine, lors de sa création en 1978, URDLA signifiait « Union régionale pour le développement de la lithographie d’art ». Depuis 2001, ce serait plutôt « Utopie raisonnée pour les droits de la liberté en art ». D’accord. Dépassons gaiement l’acronyme aux angles vifs afin d’entrer dans le vif du sujet. 

Pour ceux qui l’ont connu, URDLA c’est d’abord l’homme qui a fondé l’association, Max Schoendorff (1934-2012), qui refusait de voir disparaître le dernier atelier lithographique professionnel de la région Rhône-Alpes. Pour d’autres, c’est avant tout un lieu, depuis 1987 à Villeurbanne, dans lequel on entre avec précaution, parce qu’ici on travaille. D’un côté, les silencieuses salles d’exposition et les bureaux vitrés, de l’autre les ateliers de gravure, au milieu desquels trône l’immense presse Voirin, de sept mètres de long, qui a justifié le déménagement dans ces espaces. Au fond, si l’on ose s’aventurer, une lithothèque, bibliothèque minérale imposante composée de pierres lithographiques anciennes. Et puis, si l’on nous y invite, ou si l’on lorgne avec discrétion, on y voit çà et là la raison d’exister du lieu : les œuvres en cours, lithographies, xylographies, manière noire, pointe sèche et autres aquatintes, produites pour et avec des artistes contemporains. De grands noms sont passés par là : Wolf Vostell, Pierre Buraglio, Jean-Michel Alberola, Mario Merz, Claudio Parmiggiani, Erik Dietman, Alison Knowles, Dorothée Selz… Et puis, depuis l’arrivée du nouveau directeur en 2005, Cyrille Noirjean, toute une jeune génération qui est venue travailler dans à Villeurbanne avec les techniciens afin de produire des estampes de tous types, parfois en mêlant les différentes possibilités de la gravure : Nicolas Aiello, Anne-Lise Broyer, Laurence Cathala, Charlotte Charbonnel, Benjamin Hochart, Frédéric Khodja, Sandra Lorenzi, Anne-Laure Sacriste ou Sarah Tritz, pour n’en citer que quelques-un•e•s. 
    Je tiens Cyrille Noirjean pour responsable de mes joies villeurbannaises : ce n’est pas tant que je chéris la totalité du catalogue – aujourd’hui imposant, plus de 2000 œuvres pour plus de  500 artistes – de l’URDLA. Mais quelque chose me conduit à revenir à chaque fois avec davantage d’enthousiasme dans les lieux. On pourrait nommer ce quelque chose, au choix : un regard, une précision, un élan.

URDLA, située actuellement à Villeurbanne, a été créée à Lyon en 1978 par Max Schoendorff ; tu en deviens en 2005 le directeur. Pour ma part, je me rends pour la première fois dans les lieux au début des années 2010, sur les conseils d’amis lyonnais qui me recommandent vivement sa visite, et je ne manque jamais de m’y rendre à chaque fois que je me rends en Auvergne-Rhône-Alpes. Je sais que tu as suivi des études de lettres à Lyon-II à la fin des années 1990, pourrais-tu m’expliquer à quelle occasion tu as découvert cette association ?

 

C’est vraiment quelque chose qui m’est tombé dessus. Lorsque j’ai entamé ma maîtrise en lettres classiques, j’ai compris que je ne souhaitais pas être enseignant, et que j’avais plutôt le désir de me confronter à l’édition. J’ai alors cherché un stage dans différentes maisons d’édition, à Paris et en région, mais tout cela ne me convenait pas, parce que je ne voulais pas faire le café et les photocopies. La documentaliste du TNP (Théâtre national populaire de Villeurbanne) m’a conseillé de contacter Max Schoendorff. Je n’avais jamais entendu parler du lieu, qui était très confidentiel à l’époque, bien plus qu’aujourd’hui. Qui plus est, il n’y avait pas de programmation régulière d’expositions ni d’accueil des publics, c’était d’abord un lieu qui produisait des estampes. De mon côté, je n’avais aucune connaissance spécifique de l’estampe, mais je m’intéressais à la littérature contemporaine et me tenais au courant des expositions d’art contemporain. Max m’a reçu et m’a demandé de parler de mes envies, je lui ai expliqué que j’avais des projets d’éditions, et lui m’a répondu qu’il souhaitait justement créer une maison d’édition. C’est comme cela que je suis entré en stage à URDLA vers 1996-1997, d’abord afin de rédiger des notices sur les artistes ayant travaillé avec la structure, puis pour l’assister à l’occasion de l’exposition Lithographie 1797-1997, qui commémorait le bicentenaire de l’invention de la lithographie. J’ai lu tout ce que je pouvais à propos de l’estampe, et y ai alors été confronté de manière très incarnée, tout simplement parce que je travaillais au milieu des ateliers. C’était passionnant, je me suis très bien entendu avec Max : une personnalité ahurissante, avec une culture phénoménale. Il était germaniste, excellent spécialiste des avant-gardes du 20e siècle, peintre, avait une très bonne connaissance de différents champs culturels, des arts plastiques au théâtre en passant par l’opéra, car il avait été décorateur à l’Opéra de Paris. J’ai été embauché à l’issue de mon stage comme secrétaire général, et l’ai secondé lorsqu’il a monté la maison d’édition URDLA vers 1998.

 

Aujourd’hui, URDLA est associée de la Biennale de Lyon, elle est présente sur les foires d’art contemporain ; en somme, elle est devenue je crois un lieu incontournable sur la région lyonnaise, même si elle demeure quelque peu confidentielle. À quoi ressemblait-elle quand tu en as pris la direction en 2005 ?

 

Nous avons vécu des moments très difficiles ; quand j’ai été nommé directeur, URDLA était en cessation de paiement, les subventions avaient baissé et nous avions de lourdes dettes. Après les années 1980, où URDLA avait accueilli des artistes très en vue, et participait à de grandes foires, les années 1990 ont marqué un coup d’arrêt. Il y avait une véritable désaffection du lieu par les institutions locales, mais ma stratégie a été de ne pas chercher à mener une campagne de séduction provinciale : c’était à nous de nous imposer comme un interlocuteur de qualité ailleurs, le retour local viendrait de lui-même. Ça a fini par se produire. Nous travaillons aujourd’hui de concert avec des lieux comme le Musée des Beaux-Arts, l’Institut d’art contemporain ou encore les artothèques de Villeurbanne et de Lyon, qui possèdent beaucoup d’œuvres produites à URDLA. Il faut aussi imaginer qu’au début des années 2000, on sortait de dix à quinze ans de désaffection – voire de haine – des arts graphiques au sens large du terme, notamment dans l’enseignement des écoles d’art.

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Nicolas Aiello, Prospectus, lithographie, 46 x 56 cm, 2011.

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Laurence Cathala, Le poète et le peintre (livre illustré), techniques mixtes, 42 x 56 cm, 2012.

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vue de la lithothèque. 

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Il est vrai qu’on a du mal à croire aujourd’hui, étant donné l’aura actuelle de la gravure auprès des jeunes générations, que l’estampe a traversé une période au cours de laquelle elle semblait d’une ringardise totale.

 

C’est exactement cela ! Quand je suis arrivé, on commençait à ressentir les premiers frémissements d’un regain dans les arts graphiques : URDLA avait commencé à collaborer avec des artistes de ma génération, comme Rémy Jacquier (à partir de 1998), Damien Deroubaix (à partir de 2001) ou Myriam Mechita (à partir de 2003). On a bien vu le changement, entre le moment où l’on devait convaincre des artistes pour travailler, et celui où nous avons commencé à être très sollicités : nous sommes devenus désirables. L’estampe est un médium parmi les autres : les artistes peuvent utiliser la vidéo, l’installation, le dessin, pourquoi ne feraient-ils pas de la gravure avec nous ? Je dirais que notre mot d’ordre, c’est à la fois d’attiser le désir des plasticiens, mais aussi de poursuivre ce dont nous sommes garants, à savoir l’éthique de l’estampe.

 

On peut constater, en regardant un peu le catalogue d’œuvres, qu’avec ton arrivée à la tête de la structure, l’âge moyen des artistes chute drastiquement, ce qui ne t’empêche nullement de travailler avec des plasticiens plus âgés, comme Paul-Armand Gette (2016) ou Jean-Luc Parant (2015-2016) ou à continuer à collaborer avec des artistes déjà fidèles de URDLA. Quels sont tes modes de sélection pour le catalogue ?

La ligne éditoriale a été de s’adresser à des artistes qui ne viendraient pas d’eux-mêmes à l’estampe, ce qui était aussi une manière diplomatique d’éloigner certaines propositions d’artistes axées sur la technicité pure, sans qu’elles n’aient d’emprise sur les préoccupations plastiques d’aujourd’hui. J’ai souhaité rajeunir le catalogue, mais sans forclore le passé et en poursuivant certaines lignes déjà existantes. Si je suis le seul à choisir les artistes pour URDLA, il faut dire que mes partenaires les plus proches et les plus actifs sont les artistes avec qui nous avons déjà collaboré, qui me présentent de nouveaux créateurs. Certains galeristes ont également été déterminants, par exemple Anne Barrault ou Benoît Porcher, grand éditeur, grand amoureux et connaisseur de l’image imprimée. Nous avons également travaillé à plusieurs reprises avec Eva Hober : quand je l’ai rencontrée, nous avions déjà produit des estampes avec Damien Deroubaix et Jérôme Zonder, et il s’est avéré que par croisements successifs, des artistes avec qui nous avions été en lien sont entrés chez cette dernière, tels Myriam Mechita, Lucie Chaumont ou Youcef Korichi. Et c’est de cette manière que nous avons pu également entrer en contact avec Damien Cadio et Axel Pahlavi. Damien Deroubaix m’a présenté de nombreux artistes, dont par exemple Rainier Lericolais avec qui nous fait une très belle exposition il y a un peu plus d’un an, qui venait précisément tordre une manière classique d’envisager l’image imprimée. Je suis demandeur d’artistes nouveaux, et cela ne m’inquiète pas de travailler avec des personnes qui n’ont jamais eu de pratique de l’image imprimée, ni même du dessin, comme par exemple Mark Geffriaud, dont nous avons présenté une exposition à l’automne. Cela m’importe aussi d’ouvrir le catalogue de URDLA à d’autres champs de la création ; c’était ainsi le cas de la musique avec Rob Mazurek à partir de 2013. 


Dans un entretien filmé, Max Schoendorff expliquait vouloir se positionner en dehors des modes, et c’est aussi ce que j’aime à URDLA, j’ai toujours l’impression d’y trouver des productions non pas marginales mais en léger décalage par rapport à ce que l’on voit dans les galeries parisiennes ou les foires. 
C’est sans doute délibéré, peut-être par fidélité à Max. Mais le point central de mon action, c’est que les estampes que nous imprimons et éditons sont tout sauf des goodies de luxe. L’idée de départ de URDLA était vraiment de faire valoir l’estampe comme une œuvre à part entière. Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un multiple, qu’elle a une moindre valeur marchande qu’une œuvre est moins intéressante. Quand je suis présent dans les foires d’art, c’est d’abord pour que l’on montre nos pièces là où les œuvres de nos artistes sont présentées. Je ne veux pas transiger là-dessus. Cela signifie aussi que produire une estampe chez nous prend du temps :  nous avons souvent de longs échanges avant de passer à l’action, il faut que l’on s’entende humainement pour réussir à travailler ensemble. Nous ne pensons pas l’estampe comme un produit dérivé : souvent il nous faut une journée par couleur imprimée en lithographie. Les temps de production sont longs, les coûts sont élevés : c’est déjà un manifeste technique de non adhésion à la productivité. Nous ne sommes pas là pour faire de belles images.

Benjamin Hochart, Sigmar, techniques mixtes, 60 x 40 cm, 2019. 

Benjamin Hochart, Sigmar, techniques mixtes, 60 x 40 cm, 2019. 

Benjamin Hochart, Sigmar, techniques mixtes, 60 x 40 cm, 2019. 

Jean-Luc Parant, De la main droite et de la main gauche les yeux ouverts les yeux fermés, lithographie, 32 cm, 2016.

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Jean-Luc Parant, De la main droite et de la main gauche les yeux ouverts les yeux fermés, lithographie, 32 cm, 2016.

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Cela doit décourager les impatients, mais c’est aussi, je suppose, une façon de dire que vous n’êtes pas uniquement des exécutants.

 

Oui, il est important de rappeler que nous sommes imprimeurs et éditeurs. J’ai souvent tendance à pousser les artistes à ne pas se préoccuper de la technique jusqu’au moment ultime, le plus tardivement possible, afin qu’ils ne se mettent pas de barrière. Bien sûr, nous ne pouvons pas aller au-delà de nos techniques, mais il faut respecter le désir premier des artistes. Je suis très présent dans le processus de réalisation des pièces, et j’insiste pour que l’on fasse des tests à échelle 1, parce que bien souvent, les meilleures pièces sont celles qui nous ont échappé à nous, éditeur, et qui ont échappé aux artistes.

 

URDLA est un des rares imprimeurs en France qui maîtrise toutes les techniques de la gravure traditionnelle : comment envisages-tu aujourd’hui le rapport à la transmission des

savoir-faire ?

 

Cette transmission nous importe beaucoup, et ce d’une manière très actuelle puisque notre lithographe part à la retraite à la fin de l’année. Il y a actuellement un renouveau de l’estampe du côté des imprimeurs, jeunes évidemment, mais aussi des femmes. L’ambiance archaïque et laborieuse des ateliers change. Ces modifications sont réjouissantes, on passe de la maîtrise, et donc de la confiscation des savoir-faire par quelques-uns à une plus grande fluidité dans les échanges... La question principale est de pouvoir poursuivre ce mouvement tout en formant des imprimeurs qui sachent fabriquer les encres à partir des pigments, travailler les pierres lithographiques – c’est-à-dire ne pas perdre un savoir-faire de haute volée.

 

On fait également vivre l’estampe à travers les projets que nous menons à partir de notre collection : cela n’a aucun sens de produire des multiples si on ne compte pas les diffuser. C’est pour cette raison que je suis attentif au fait de proposer des expositions, quand nous le pouvons avec des commissaires invités, mais aussi d’accueillir les publics scolaires pour des ateliers menés par des artistes. L’idée n’est pas que des enfants ou des adolescents fassent de la gravure – on peut leur faire faire du macramé ou de la zumba, l’enjeu c’est qu’ils fassent l’expérience d’une pratique plastique ; que par l’entremise d’un plasticien ils sachent qu’ils regardent, que le regard est déjà une création. Nous avons une approche exigeante : nous ne faisons pas d’accueil de groupes en masse, et nous refusons les projets dont nous n’avons pas la maîtrise du choix des artistes.

 

Pourrais-tu évoquer un ou plusieurs projets récents qui ont, selon toi, marqué URDLA ?

Pendant la Biennale de Lyon 2019, nous avons présenté une exposition personnelle de Mark Geffriaud, Raúl D., qui s’est achevée le 30 novembre. Il m’a dit en cours d’élaboration qu’il aimerait faire refluer l’atelier dans les salles d’exposition, et défluer les expositions dans l’atelier, qu’il n’y ait plus de barrière – précisément l’inverse de ce que j’ai fait depuis 2005. Je le lui ai dit, en ajoutant que s’il me proposait ça, c’est sans doute qu’il voyait là où mon regard était aveuglé. Nous l’avons fait… Mark avait compris précisément les enjeux de URDLA, il a renversé notre monde tout en poursuivant son travail plastique. Et donc pendant presque trois mois, nous avons vécu et travaillé dans un lieu qui était le nôtre et que nous ne connaissions pas. 


C’était un bouleversement ?

 

Être bouleversé peut signifier deux choses : être ému, bien sûr, mais cela induit également l’arrivée d’un ouragan.

Mark Geffriaud, Raúl D., Mark Geffriaud ©