entretien

Laura Bottereau & Marine Fiquet

par Fanny Lambert

ABCÉDER avec¹

¹Abcéder : v.intr. (lat. abscedere ; 1537). MED. Évoluer vers l’abcès.

Extrait du lexique établi par le couple d’artistes et en référence à la pièce Abcéder (2017, Ensemble de dessins et de textes), fait partie du corpus de l’exposition.

Aux corneilles, détail, 2018, sculpture, matériaux divers, dimensions variables, co-production Maison des arts - Centre d'art contemporain de Malakoff, © Fanny Lambert, Malakoff, 2018.

Il est le 24 novembre 2018 et l’avant dernier jour de l’exposition de Laura Bottereau & Marine Fiquet J’ai léché l’entour de vos yeux à la Maison des Arts – Centre d’art contemporain de Malakoff. Le couple d’artistes, rencontré à plusieurs reprises, m’invite à découvrir l’exposition.

Entrée singulière dans une démarche. Sans le savoir, je rejoins l’idée contenue dans l’Abcéder, pièce figurant dans l’exposition.

Entre concepts et hapax, j’invente des mots. Nous jouons avec.

ENFOUISSEMENT

 

Laura Bottereau &Marine Fiquet : Je pense immédiatement aux Tombeaux innocents. Après en termes de signifiants, ça peut faire appel à la mémoire, à quelque chose qu’on dissimule.

 

LB&MF : Moi, je pense aux différents niveaux de lecture que l’on met en place comme jouer sur l’illusion ou réaliser des dessins qui, d’apparence, sont assez doux. Comme si c’était un filtre derrière lequel viendrait se cacher une multitude de sens. On opère des distances.

 

LB&MF : Oui. Pour enfouir, pour...

 

LB&MF : Oui, voilà, on invite à creuser.

 

LB&MF : Comme si quelque part, à travers cet enfouissement, il y avait une petite parcelle qui en réchapperait et qui serait quand même apparente.

 

 

 

ENSEMBLE(S)

 

LB&MF : Avec un « s »…

 

LB&MF : Cela fait partie de notre façon de travailler. On a tendance à réfléchir par ensembles ou en séries. Surtout le dessin, qui serait comme une narration qui viendrait s’étendre. Mais il en va de même pour le volume.

 

LB&MF : Quelque part, ce que l’on fait, c’est construire une fiction commune où tout se répond. Tout participe à un ensemble… Et à des ensembles… possibles.

 

LB&MF : Et puis cela tient aussi au fait que l’on forme des groupes. Dans les dessins, il y a souvent des présences, des corps qui reviennent de façon similaire, comme des échos. On a jamais envie de laisser un personnage seul. On a toujours envie de lui créer de la compagnie. Et dans les installations, c’est sensiblement la même chose car même si elles fonctionnent de façon autonome, elles se répondent entre elles. On fait des ensembles comme une cour de récréation.

 

LB&MF : Oui, il y a toujours des échos comme tu disais, des survivances et des motifs comme les yeux, qui sont très présents dans l’exposition. Le titre en est une manifestation. Des motifs répétitifs que l’on amène parfois de manière très consciente et parfois inconsciente, et qui font partie du corpus de travail.

 

LB&MF : Le fait que l’on travaille ensemble aussi. Mais c’est sans « S »…

Les vieux démons, détail, 2018, installation, matériaux divers, dimensions variables, co-production Maison des arts - Centre d'art contemporain de Malakoff, © Fanny Lambert, Malakoff, 2018

FRAGMENTS

LB&MF : Dans le sens ou le fragment vient suggérer un ensemble ou des ensembles qui recomposent un tout. De manière suggestive. A travers des corps, des absences, des morcellements, des corps elliptiques ou métonymiques.

 

LB&MF : Il y a aussi le fait que même lorsque l’on participe à des expositions collectives, on essaie toujours de montrer au moins deux pièces pour conserver la notion de dialogue. Par exemple, la vidéo À vous n’aurait pas la même dimension si elle était montrée seule.

 

LB&MF : Et puis le texte. C’est un format vidéo accompagné d’une part textuelle qui existe sous forme d’édition par ailleurs.

J’avais pensé à quelque chose qui m’échappe là…

 

LB&MF : Tu disais aussi que dans le cadre d’expositions, on aimait bien pouvoir montrer deux aspects ou formes du travail. Je pense ici au va-et-vient entre le dessin et l’installation.  Comme un tout que l’on ne peut pas dissocier.

 

 

 

DÉVOIR (Contraction de Dévier et de Voir)

 

LB&MF : Si je suis la décomposition du mot que tu suggères, c’est peut-être d’introduire diverses façons de voir.

« Des voirs ». Un regard pluriel. Comme ensemble(s) avec le « s » que tu évoquais avec cette idée de strates de lecture. Comment construit-on ou déconstruisons-nous une image ? Quelle va en être la lecture possible ?

 

LB&MF : Ce qui rejoint l’enfouissement également. Et en réalité, toute la question du regard. Le fait de poser des yeux dans le sable même si ce sont des prothèses oculaires ; le fait que toutes les présences enfantines ont quasiment toutes les yeux clos, etc. On parle du regard mais finalement, le regard n’est jamais vraiment réciproque.

 

LB&MF : Ou alors ce serait plutôt la perception que l’on questionne.

Berne(r), détail, 2017, installation, matériaux divers, dimensions variables, co-production MPVite, © Fanny Lambert, Malakoff, 2018.

CRI

 

 

LB&MF : Ça m’évoque un cri qui viendrait résonner comme s’il était rattaché à une autre temporalité mais qui reviendrait à nous par le biais d’un souvenir.

 

LB&MF : Moi, ça me fait penser au dessin lumineux d’Abcéder où il y a tous ces visages aux bouches ouvertes autour et le long du cadre, et dont on ignore s’ils sont en train de rire, de crier ou encore de chanter.

 

LB&MF : Ou une chorale. Mais comme tout est silencieux, on ne sait pas de quoi il s’agit véritablement. Mais ça pourrait être une sorte de cri, de bruit blanc.

 

 

 

 

ORANALITÉ (Contraction d’Oralité et d’Analité)

 

 

LB&MF : Il est vrai que l’on joue avec cette idée qui pourrait renvoyer à un corpus psychanalytique et sur lequel on se repose à la fois beaucoup et à la fois pas du tout. Il sert plus à l’ironie.

 

LB&MF : Et la référence au stade oral et au stade anal est surtout présente de manière plastique dans les installations. Avec ces langues insérées dans les masques, ces gants fétiches ou encore les formes tubulaires. Que ce soit à travers le bâton, le phallus tricoté en laine, de la branche de pommier coudé ou l’érection du projecteur en bois…

 

LB&MF : Je verrais plutôt ça comme des rapports de pénétration plutôt que comme des formes qui renverraient à un sexe dit "masculin". Enfin, il y a souvent des rapports d’emboitement.

 

LB&MF : Et puis qu’il y une volonté aussi « d’oraliser » un certain nombre de tabous concernant les questions de sexualité enfantine. Je songe aussi à cette forme de parole présente dans  À vous.

 

LB&MF : Les orifices, il est vrai, sont légions dans notre pratique. Autant via les yeux que dans les appellations. Ce n'est pas pour rien si nous avons réalisé un ensemble de dessin qui s'appelle S'horrifier de l'Orifice.

Douces indolences, détail, 2017, installation, porcelaine, laine, plâtre, textiles, résine, dimensions variables, co-production MPVite, © Fanny Lambert, Malakoff, 2018

Il y a chez vous en tous cas un réseau de signifiants qui sont en lien direct avec les principes même de la psychanalyse. Je crois que vous essayez de montrer à voir, beaucoup, à travers justement ces signes de l’impossibilité et/ou de l’empêchement  Mais ces signifiants ont aussi à voir avec la notion « d’Informe » développée par G. Bataille. Je pense ici à la figure de l’ŒIL, SEXE DE LA TÊTE, qui est une image purement bataillienne. Et de façon plus étendue, constitutive du surréalisme.

 

 

LB&MF : Que l’on retrouve aussi dans le jeu de sonorité « d’oranalité » que tu proposais.

 

LB&MF : Et bien sûr, c’est un référent. Bataille fait partie de notre bibliothèque.

 

 

 

 

L’IDÉE QUI COULE SUR LA FORME

 

 

LB&MF : Tout est interconnecté chez nous. Comme une sorte de réseau. Quelque part, l’idée vient couler sur la forme au sens propre. Puisqu’il y a d’abord l’idée. Et ensuite, il y a comme une infiltration… oui. Et d’une pièce à l’autre.

 

LB&MF : Qui coule sous ou qui coule sur ?

Mouvement perpétuel, détail, 2015, installation, matériaux divers, dimensions variables, co-production Galerie 5 et la Papetrie, © Fanny Lambert, Malakoff, 2018.

sur

 

  

LB&MF : Qui coule…

 

LB&MF : Je pense à notre manière de travailler qui est souvent liée à une reprise étymologique qui vient influer sur des formes. Comme pour Douces Indolences où la polysémie de "trique" mène à une pièce en laine. Comme pour rendre visible plastiquement la question du langage. Tricoter une trique en tricot est un moyen pour nous de rappeler, entre autre, que tricoter, étymologiquement "caresser, frotter, battre" est un terme dérivé de trique, tout comme le tricot : gros bâton, gourdin.

Mais aussi pour Les Tombeaux innocents, on part d’un texte dont on va faire une traduction plastique. Il y a toujours un point de départ avec un source pluridisciplinaire des objets existants détournés de leur usage, des recherches lexicales, des extraits littéraires, ou un travail d'observation…

 

LB&MF : Tout comme L’Ennui des jeunes corps. Moi, l’idée de coulée me fait penser à un liquide qui pourrait être absorbé. Il y a toujours un départ textuel. Quasiment toujours. On pourrait appeler ça l’idée mais ça devient aussi une forme. Comme si tout cela était ensuite englouti. Là, les dessins peuvent très bien exister sans le jeu de dames mais quand on les rassemble, ils s’absorbent mutuellement. Dans une sorte de capillarité…. Ça ne « coule » pas alors, ça « absorbe » plutôt.

 

LB&MF : Le protocole est donné. Que ce soit dans L’Ennui des jeunes corps ou Abcéder. Les archives, elles existent en tant que telles et après elles influent sur le reste. Mais ça me fait penser plus simplement aux corps que l’on donne à voir, aux sculptures à travers lesquelles on reprend les structures de domination, de constructions sociales et dont on se sert pour les déjouer.

 

Mais même formellement, ces corps, la façon dont ils existent. Je pense aux dessins plus particulièrement. Ces corps ont des postures qui semblent à la fois subies, contraintes et abandonnées dans leur dialogue avec cet espace qui se veut neutre et ouvert alors qu’il participe d’une sensation forte d’enfermement. Cet espace, ce serait un peu comme une déclinaison de pièges à l’intérieur desquels vos personnages s’agrippent. Ils sont comme suspendus. Et donnent l’impression qu’ils sont sur le point de glisser, de couler, de se liquéfier.

  

LB&MF : Pour moi, l’idée qui coule sur une forme évoque celle de surface. La majorité des figures enfantines chez nous portent des masques, des facettes, des surfaces sous lesquelles on vient dissimuler quelque chose. Il y a  toujours cette idée.

 

LB&MF : C’est vrai qu’au niveau des formes,  il y a souvent quelque chose qui dégouline... ou qui est mou. Même les larmes sèches, laineuses, dégoulinent sur les visages flasques dans Les vieux démons.

Les Tombeaux innocents, détail, 2018, installation, matériaux divers, dimensions variables, co-production Maison des arts - Centre d'art contemporain de Malakoff/ MPVite, © Fanny Lambert, Malakoff, 2018.

EMPÊCHEMENT et CONTRAINTE

 

 

LB&MF : Je crois que la contrainte est partout. Y compris dans la manière dont on met en place nos systèmes pour dessiner comme avec les parties de dames de L'ennui des jeunes corps que l’on fait correspondre à un lexique par exemple. Dans les installations aussi, mais de façon simulée. On est toujours porté par une contrainte finalement même si c’est pour dire qu’elle n’est pas tout à fait là. Les corps aussi sont entravés, coincés les uns avec les autres.

Pour ce qui est de l’empêchement, sans doute est-ce à travers le langage que c’est le plus manifeste.

 

LB&MF : À travers l’étymologie également, liée à l’enfance. In farer par exemple qui, en latin, est celui qui ne parle pas et en grec, femi, celui qui ne sait pas manifester sa pensée par la parole. Ou bien encore dans la vidéo À vous, et cette ventriloque qui tente de discuter avec l’enfant. Là aussi, on est à côté, dans le contre-spectacle ou dans le factice. On est souvent dans des glissements de ce type. Le cri silencieux traverse l’ensemble de notre démarche et renvoie finalement de façon assez proche à ce que l’on a évoqué ici.

 

LB&MF : Je trouve que l’empêchement est plus fort en fin de compte que la contrainte parce que la contrainte est souvent contredite où utilisée à dessein de démontrer l’inverse. Alors que l’empêchement est une impasse. Dans notre travail, l'empêchement m’apparaît plus définitif. Quand il y a contrainte, cela peut être déjoué. Même si finalement la sculpture d'apparence enfantine dans À vous est empêchée de parler.

L'enfance est à la lisière de l'empêchement et de la contrainte, elle est l'endroit où les normes et les assignations donnent un cadre que nous cherchons à ébranler.

Les vieux démons, Vue d'ensemble, 2018, installation, matériaux divers, dimensions variables, co-production Maison des arts - Centre d'art contemporain de Malakoff, © Fanny Lambert, Malakoff, 2018