entretien

Babeth Rambault

Sophie Lapalu

JE FAIS BEAUCOUP AVEC LES CHUTES

Chaussettes, mousse polyruéthane souple et usée, 2016, adagp et l'artiste

Nous sommes dans l’atelier d’Artistes en résidence à Clermont Ferrand. Babeth Rambault est ici depuis deux mois, elle part bientôt. Avant son départ, elle a fait un léger accrochage pour montrer ce qu’elle a produit ici. Trois écrans. Les vidéos se succèdent. Sur chacune, une chaussette faite de vieille mousse est en érection, mais plutôt molle. Elle se meut étrangement en produisant un bruit de papier, crache une patate. Derrière nous, un décor de théâtre de marionnettes en plaques de polystyrène récupérées dans la rue. Là, une photographie d’un ver de terre à côté d’un emballage de paille. Quelle pièce se joue ici ?

Est-ce que tu peux me parler un peu de ce qui se trame dans ces vidéos ? D’où viennent ces formes qui crachent des patates ?

 

En 2016, le collectif Woop m’a invité à faire des vases pour y accueillir des fleurs dans l'exposition collective « Les vases bleus » à la project room du Quartier à Quimper. J’ai donc réalisé ces 3 sculptures constituées d’assemblages de formes tubulaires en mousse polyuréthane usée. Je les ai aussi appelées « chaussettes ». Elles se retrouvent à présent dans une autre situation, toute autre. Dans ces vidéos, ces sculptures régurgitent, avalent, défèquent, pondent des pommes de terre qui les traversent. Elles se transforment au gré des aléas d’une manipulation proche de la marionnette à gaine.

 

On met du temps à saisir ce qu’il se passe. Puis des indices apparaissent, on voit un cheveu, un peu d’avant-bras, très légèrement. On devine que ce sont des marionnettes. Ça nous oblige à être attentifs, et quand on perçoit ces détails on est comme satisfaits ! Il y a une forme de récompense. La raison des patates, c’est arbitraire ?

 

De multiples raisons possibles, mais d’abord, une motivation associative, intuitive… Envie de voir ces formes rondes et irrégulières se déplacer à l’intérieur de ces sculptures biomorphiques et lentes. La pomme de terre est un aliment qui se multiplie en terre spontanément, quel que soit le terrain.

 

C’étaient donc des sculptures, qui sont ici les personnages principaux de tes vidéos. On observe dans ton travail comme un va et vient entre la sculpture et l’image.

 

Oui. La photographie et la vidéo me permettent aussi de rapporter les particularités d’un lieu et de découvrir, après coup, des éléments inattendus qui font irruption dans l’image et que je n’avais pas vus. Que ce soit par l’image ou la sculpture, ce que je fais se construit morceau par morceau, au jour le jour, avec des objets et des matériaux trouvés, des choses et des situations que je rencontre. Ça produit une esthétique un peu fruste, de l’éparpillement et du lacunaire. Je pense depuis un petit moment à une construction scénique au format d’un castelet de marionnettes, une forme qui condenserait un espace où les choses se font, se défont, et un espace de diffusion.

 

Un espace de fabrication et de diffusion ?

 

Oui, deux choses qui se produiraient simultanément. J’ai pensé à cette construction, parce qu’elle peut vraiment changer à chaque fois. Parallèlement, je suis partie prélever des sons dans différents lieux. Pour Salle d’attente, les choses mêmes, j’avais fait des prélèvements sonores à partir de ce que je trouvais sur Internet : conférences, tutoriels, etc. Pour celle de Jambon, j’avais demandé à un ami de répéter le même mot. Ici, je suis allée dans un centre culturel où se trouvent réunies toutes les activités artistiques amateurs : théâtre, danse, arts plastiques, musique. J’y suis allée en enregistrant dans les couloirs. Il s’y trouve des espèces d’interférences entre les différents sons provenant des cours de danse, de musique, etc.

 

Comment t’es venue l’idée d’aller là précisément ?

 

Il y a un point de départ assez con. Je me disais : « Où est-ce qu’il y a des activités qui ne sont pas de l’ordre d’un travail ? ». J’ai donc exploré des endroits où les gens cherchent à s’occuper, ou que l’on cherche à occuper. Quelque chose comme ça. Je suis allée dans un centre culturel. En me baladant à travers les couloirs, ce que j’ai retenu, ce sont les exercices répétitifs aux variations infimes, très subtilement approximatives. Parallèlement, je me suis promenée dans certains endroits où l’on vend des objets de seconde main. J’y ai trouvé notamment un fond de siège-auto que je n’ai pas reconnu tout de suite tant il était une forme isolée de sa fonction, un fragment d’un ensemble.

 

Parcellaire... Tu connais des marionnettistes qui travaillent de cette manière ?

 

George Lafaye que j’ai tout récemment découvert, a réalisé d’après le poème d’Henri Michaux Le Grand combat, un théâtre noir fait de marionnettes abstraites. Elles sont quasiment en deux dimensions, tout comme ce fragment de siège auto, qui ressemble à un bébé raie quand on le met à l’envers.

 

Tu as ajouté les tiges ?

 

Oui.

[Sons de répétitions de musique. Babeth Rambault, à l’aide des tiges, fait chanter le siège auto devenu bébé raie, lui ouvrant la bouche en fonction des vocalises].

Les commencements, fond de siège auto, marionnette pour performance filmée, 2018.

Tu fais tout un montage sonore à partir de ces enregistrements… Comment cela s’élabore-t-il ?

 

Je mets en relation, j’assemble. J’ai besoin de partir d’éléments déjà existants que je peux

couper, juxtaposer.

 

Ce théâtre d’objets me fait penser aux vidéos de Stuart Sherman, Eleventh Spectacle (the erotic). Il est derrière une table, où sont disposés des jouets d’enfants, et il exécute des gestes très précis qui ne semblent répondre à aucune logique. Tu ne comprends pas ce qui motive les déplacements.

 

Une sorte de désordre ?

 

Le sens échappe, pourtant il le fait avec beaucoup de sérieux. Mais te concernant, est-ce que l’on peut dire que c’est un travail de récolte puis de montage ?

 

C’est une sorte de puzzle absurde qui semble répondre à une logique interne. Je ne sais pas si « récolte » convient à ce que je fais. Oui, disons que je prélève, je glane, j’amasse. Je fais beaucoup avec les chutes, comme des chutes de mots, ce qui échappe, comme ce qui tombe à terre, ou ce qui pousse en contrebas, au sol. Les dysfonctionnements de la pensée, les malentendus visuels organisent autant de belles rencontres et d’associations que des choses mises aux encombrants.

 

Comme cette photo, où un ver de terre et le papier d’emballage d’une paille se trouvent mis en parallèle.

 

J’ai trouvé ce ver de terre sur le bitume humide à proximité de mon atelier. Je cherchais quelque chose pour le transporter et qu’il retrouve son biotope. J’ai trouvé cet emballage de paille. Concordance étrange de leur taille et de leur volume. Pourquoi il y a plein de mouches ?

Anecdote, photographie 30 x 45 cm, 2018.

À cause de la poubelle ?

 

Justement je l’ai sortie.

 

Peut être qu’elles sortent avec la chaleur.

 

Ce sont des petits accrocs, des éléments observés que je repère, que j’enregistre mentalement pour les mettre plus tard en relation.

 

C’est un montage finalement.

 

Oui. Ce truc là (ndlr : elle désigne une cigarette qui traverse un cercle en verre) il vient d’une intervention que j’avais faite lors d’une exposition collective dans un appartement, « Vue intérieure ». C’était au moment où il était tout juste interdit de fumer dans l’espace public. J’ai fait un trou dans la vitre d’une fenêtre pour y glisser une cigarette. La réaction des gens était amusante face à cette possibilité. Ils disaient « Mais quelle bonne idée ! On va pouvoir fumer à l’intérieur ! », mais instantanément ils réalisaient que ça ne pouvait pas fonctionner.

Exposition

Vue intérieure, appartement privé

rue de Laumière, Paris, 2009.

Toupie, disque en verre et cigarette, 2017.

La descente, vidéo, 2011.

Dans l’exposition « Le sentier des travers » à la galerie Raymond Hains à Saint-Brieuc (2017), on la retrouve au sol, entourée d’un cercle de verre, comme une toupie.

 

Oui, comme si j’avais fait une découpe dans la fenêtre et volé ma pièce. Et il y avait aussi ces vidéos au sol.

 

C’est une banane qui arrive du ciel pour se déposer au sol.

 

Oui, et tout un ensemble d’éléments se retrouvent déposés au sol comme une piscine qu’on aurait vidée. On retrouve différents objets enchâssés les uns dans les autres, une petite cuillère, un morceau de trottoir de granit, deux bouteilles en verre, des cigarettes, une pelle, de la terre, etc. Il y a des tiges assemblées, des morceaux d’aluminium qui s’emboîtent les uns dans les autres comme des articulations et qui dessinent un parcours, des vagues.

Déclassement graduel, photographie

50 x 35 cm, 2012.

Tu t’empares du quotidien, ce que l’on ne regarde pas, ce qui se répète, auquel on ne fait pas attention. Ce qui n’est pas de l’ordre de l’événement. Georges Perec par exemple demande, dans L’infra-ordinaire, pourquoi on ne parle pas de notre vie, des choses sans importance. « Comment parler de ces “choses communes”, comment les traquer plutôt, comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce qui est, de ce que nous sommes ? ».

 

Les objets, les choses qui sont à portée de main sont pour moi comme des corps ou fragments d’anatomie. J’avais aussi en tête le plan des contours des objets dessinés du bureau de Daniel Spoerri que l’on trouve à l’intérieur de Topographie anecdotée du hasard. Il y est question de la migration permanente des objets, des matériaux que l’on croit pouvoir circonscrire. En réalité, ils se fichent de l’heure qu’il est et de nos emplois du temps. Ils sont déjà bien occupés à se déplacer, à s’associer, à se dégrader. Je travaille dans un temps décousu et non-linéaire. Mes sources et mes références sont faites de croisements. Mais je peux dire qu’il y a des registres sur lesquels je reviens. Je pourrais regrouper dans un même registre mes photographies de haies par exemple. Ces haies murales que l’on peut trouver un peu partout et qui servent de pare-vue.

 

C’est vraiment de la sculpture !

 

Oui, une forme de sculpture permanente. Cette haie-ci (dans la photographie Déclassement graduel) avec ses coups de taille brutaux, semble décliner progressivement vers des poubelles.

 

On ne sait pas si c’est le propriétaire qui s’est trompé en taillant la haie ou si c’est la haie qui refuse de se plier. Il y a quelque chose du vernaculaire, lié au quotidien, formé par des amateurs.

 

Dans les conventions de mitoyenneté, il se crée des situations sculpturales proches du lapsus visuel.

 

Ce sont des personnages ces haies, c’est presque animiste.

 

Oui, il n’y pas de hiérarchie.

 

La pause du tailleur. Les titres ont une grande importance. Ils viennent teinter ce que l’on regarde.

 

« Teinter » c’est bien dit. J’ai commencé à photographier les haies à partir du moment où j’ai découvert qu’une portion de haie avait été remplacée par une partie factice.

 

C’est la fiction qui t’a amenée à regarder les haies ?

 

C’est un trouble que j’ai ressenti dans un premier temps. La fiction a pris place pendant quelques secondes dans cette réalité.

 

Ce trouble, tu le crées également dans tes œuvres ; on croit reconnaître les éléments que tu manipules, mais ils sont tous légèrement décalés, « fictionnés ».

 

Dans Les tics et leurs traitements des docteurs Meige et Feindel, on trouve les confidences d’un tiqueur qui raconte avec beaucoup de précisions comment les tics sont apparus dans sa vie. Il me semble avoir intégré dans mon travail les pratiques du tiqueur. Ses gestes répétitifs, involontaires, conscients, imitatifs et stéréotypés.

 

Un tiqueur ? Tu veux dire, une personne qui a un trouble du comportement ?

 

Oui. Il explique que son premier tic survient quand il est petit en regardant une bizarrerie dans la grimace d’un vieillard et qu’il cherche à la reproduire. C’est d’abord par imitation puis ensuite tout à fait involontairement qu’il la reproduit, jusqu’à ce que ça devienne bel et bien un tic. Il y a donc au départ une histoire de mimétisme. L’observation du détail qui va par la suite prendre une grande amplitude.

 

On retrouve souvent la notion de répétition dans ton travail. Ta vidéo Jambon par exemple fonctionne comme cela ; la tranche de jambon se déroule, tandis que quelqu’un énonce le mot « jambon », et ça recommence.

 

Oui, il s’agit de la répétition d’un mot et d’un mouvement. Le mot est répété jusqu’à devenir une abstraction, jusqu’à créer en nous une sorte de petit vertige. Un petit vertige cosmique. Cette tranche de jambon se déroule sur une surface marbrée au motif gras.

Jambon, vidéo, 2006.

Je viens juste de lire un texte de David Antin, « Qu’est-il arrivé à Walter », dans le recueil Je n’ai jamais su quelle heure il était, où il explique que, pour vivre une expérience, il faut l’avoir déjà vécue, pour la reconnaître comme telle : « vous ne pouvez faire aucune expérience une fois parce que pour faire l’expérience d’une chose une fois il faut que vous en fassiez l’expérience deux fois ». Il donne comme exemple l’enfant qui touche son gros orteil ; il doit comprendre que c’est sa propre main et son propre gros orteil, il doit faire le lien entre les deux, puis recommencer et répéter, et un jour, il attrape l’autre gros orteil, et alors il doit tout recommencer pour comprendre que c’est l’autre gros orteil ! Je trouve que c’est beau cette manière de décrire l’indispensable première expérience pour appréhender quelque chose, et sa répétition nécessaire dans le processus de compréhension, d’identification.

 

Multiplier les commencements.

 

C’est intéressant ce moment précis où tu peux identifier et reconnaître une chose, et juste avant ce moment, tout l’apprentissage que cela nécessite et la somme de malentendus.

 

J’affectionne aussi ces formes, ces gestes qui découlent d’un point de vue qui précède l’assimilation des connaissances et des usages. J’y suis particulièrement sensible d’autant que je suis moi-même sujet aux malentendus visuels et auditifs. Notamment ces phrases que l’on peut entendre de plusieurs façons et qui peuvent prendre un sens différent, comme par exemple « pâtes jambon » « pas de jambon ».

 

Justement les sonorités sont très importantes, tu parles de sculpture et d’image, mais le son est partout !

 

C’est très bizarre, mais cela ne fait pas si longtemps que je réalise son importance dans mon travail. Comme le sont la texture et la matière des choses.

 

La voix de la vidéo est incroyablement lasse et molle. Mais ton jambon est parfaitement calibré.

Il est rose, rond, et il n’a pas de couenne. Ça me fait penser au film Les Glaneurs et la Glaneuse d’Agnès Varda ; on jette ce qui n’est pas parfaitement normé. Toi, tu glanes.

 

Le calibrage est d’une certaine façon un dessin industriel. Il impose une ligne pour garantir une homogénéité, régissant l’aspect présumé convenable des aliments – y compris celui absurde des légumes et des fruits – pour éviter les mauvaises surprises. En réalité, ceci finit par recouvrir tous les multiples champs et expériences de la vie.

 

Ça rejoint tes haies, qui s’échappent de ce qu’on leur assigne. Celle qui sort par le trou par exemple. On tente de normer la plante mais elle s’y refuse.

 

C’est le contrôle du vivant. Frédéric Kessler dit à propos du fonctionnalisme qu’il est la standardisation de l’activité routinière. Par exemple, un pied qui marche mais ne danse pas ; un œil qui voit mais n’a pas de vision ; une main qui prend mais ne crée pas...