Compte-rendu

Traces de Traces du sacré

Relire l'histoire des expositions par les livres d'or

Traces du sacré, Centre Georges Pompidou,

7 mai - 11 août 2008.

par Camille Paulhan

Le livre d’or m’apprend que j’étais sans doute une des premières à visiter Traces du sacré, tant on y trouve mon commentaire quelque peu acerbe rapidement. À l’époque étudiante en master en histoire de l’art, au cours duquel j’avais notamment travaillé sur les œuvres de Gina Pane et de Michel Journiac, j’avais été plus que critique vis-à-vis de cette exposition dense, dans laquelle je ne retrouvais pas mes héros avec l’enthousiasme que je leur portais. Toutefois, onze ans après cette proposition, il me faut bien constater que celle-ci m’avait profondément marquée. Je me souviens de déambulations – j’y étais revenue plusieurs fois, à la faveur de mon pass annuel – comme de l’accrochage, d’œuvres découvertes ou revues avec plaisir. J’ai souhaité me plonger dans le livre d’or de l’exposition, conservé par les archives du Centre Pompidou, pour savoir si ce portrait collectif correspondait à l’image que je m’en faisais encore, une décennie plus tard. Que nenni.

 

Bien sûr, certains commentaires laudateurs – pas le mien, donc – correspondent à mon ressenti actuel : on en est sorti bouleversé, ému, on s’est régalé. On reviendra. D’ailleurs, on est revenu à plusieurs reprises. Pierre a affirmé que pour une fois, c’était une exposition dont on sortait plus riche. Marie-Liesse, 6 ans, a écrit : « J’ai très bien aimé l’exposition ». Une autre visiteuse : « J’ai le cœur qui bat fort ». Coralie a ressenti des sensations, des émotions. Quelques artistes retiennent l’attention : Marc Couturier est magique, les peintures de Duchamp et Mondrian sont jolies, on respire la sérénité avec Rouault, et Cathy a dit que la peinture de Lesage était un vrai bonheur. Jusqu’ici tout va bien. Mais rapidement, cela se gâte.  

 

Les uns critiquent ce qui ne peut être modifié : le prix de l’exposition (« 12 euros je préfère manger du chocolat »), les enfants (créer un service de baby-sitting au musée serait une œuvre de charité). On se penche sur la scénographie, qui ne m’avait nullement irritée à l’époque, et ça se corse. L’éclairage est pourri, la lumière à chier, semble-t-il. On réclame des bancs, des banquettes, des sièges, des lampes, des jumelles, des verres anti-reflets, une signalétique plus pratique. Jean-Yves explique que « de ravissantes flèches au sol seraient bien venues, pour trouver la sortie, ou l’entrée, avant la dépression finale ». Les cartels sont écrits trop petits, grommelle « Annie P. comme presbyte » : « SVP écrivez plus petites les notices ! On risque de pouvoir les lire ! » Un visiteur munichois blâme les organisateurs, sévère : Reinhardt et Rothko sont apparemment morts, tués par un manque d’éclairage. Et dans la salle 8, le Jawlensky est accroché trop haut. Autant de détails qui m’avaient totalement échappé il y a de cela onze ans.

 

Et puis les demandes se font de plus en plus insistantes : des chaises, pour l’amour de dieu. Merde. Puis c’est la longue litanie de ce qui manque : l’art d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique, les femmes (« Nous sommes au XXIe siècle. Merci »), Pierre et Gilles, Nemours, Soulages, Calder, Delvoye, Toguo, Fautrier, Adzak, Turrell, Kiefer, Buffet. Buffet, vraiment ? Il manque Mahomet, le bouddhisme, l’hindouisme, Zarathoustra et Georges Bataille. Il n’y a pas assez de Manessier – à titre personnel je trouve qu’un Manessier suffisait amplement – et surtout pas assez d’humour. Pourtant, plus que des manques, la plupart des commentaires ronchonnent face au trop-plein. Un visiteur essaie cependant de se montrer encourageant : « C’est trop lourd, mais bien quand même hein ! »

 

Les critiques se veulent d’ailleurs pour certaines constructives : on reproche aux commissaires des confusions (avec le divin, l’ésotérisme, le métaphysique, le religieux), que je jugeais à l’époque problématiques, sans pour autant qu’elles viennent remettre en question la qualité des œuvres présentées. On se plaint également de la longueur de l’exposition : il ne faut pas oublier les capacités du corps, écrit un certain Paul. Et en effet, j’avais imaginé que cette exposition aurait pu faire l’objet de deux volets, séparés par la Seconde Guerre mondiale, plutôt qu’épuiser les visiteurs au fil des salles. Certains se plaignent de la qualité des œuvres, de seconds couteaux : voilà qui me paraît particulièrement injuste, quand je repense notamment à la joie de découvrir Le cylindre d’or de Paul Sérusier, présenté dans une salle magnifique où se côtoyaient, si ma mémoire est bonne, le rare Buisson de Duchamp, le triptyque Évolution de Mondrian et une grande sculpture de Gino de Dominicis.

 

Mais ce qui frappe le plus, à la lecture de ce livre d’or en deux volumes, qu’apparemment j’étais la première chercheuse à consulter, c’est la masse violemment haineuse, agressive, qui constitue en réalité le fort des troupes des rédacteurs de ces opus. D’une part, je note que beaucoup de messages s’adressent directement aux commissaires, dans des formulations à l’orthographe parfois hasardeuse : « Jean de Louisy revoi ta copie ! Ton expo n’a ni queu ni Tête. Tu devrais changer de métier ! », « Cette exposition est désolante, à l’image de son auteur », « Honte aux commissaires », ad nauseam. Une longue missive a été corrigée par un autre visiteur, qui lui a attribué la note de 12/20 et le commentaire suivant : « Confus. Vous ne développez pas assez. Beaucoup de phrases nominales. Où est passée la problématique ? » Mais pour la plupart, ce n’est pas à ce point développé : l’exposition est accusée de tous les maux. Snob, superficielle, morbide, sans intérêt, bordélique, triste, malsaine, macabre, immodeste, consternante, affligeante, prétentieuse, inutile, insoutenable, chiante, glauque, ennuyeuse (Robin précise préférer Drucker le dimanche après-midi, ce qui me semble être une prétention un rien germanopratine). Du côté des réactionnaires, on se récrie : c’est abominable, affreux, blasphématoire, une honte, une mocheté, c’est de la connerie d’intellos de gauche, la décadence, un cauchemar, un dépotoir, un ramassis d’immondices ou d’horreurs. De l’autre bord, cela gueule aussi contre ce qui est perçu comme une tentative néo-sulpicienne : À bas la calotte ! On s’en fout des programmes iconologiques débiles. On parle de « vaticinations individuelles fastidieuses », de « salmigondis », mais le plus souvent les mots sont moins délicats : l’expo est à chier, est une merde, l’œuvre de Cattelan est dégueulasse, voilà.

 

Je suis honnêtement surprise par la violence de telles réactions, fort heureusement atténuées par le caractère puissamment mystique qui se dégage de nombreux commentaires : on ne priera plus de la même façon, et Louise explique que cette exposition est la cause d’une sérieuse réflexion sur sa foi. Le petit monde des détracteurs, des inspirés, des laudateurs et des plaisantins se côtoie, parfois en réagissant, surréagissant, barrant, biffant, parodiant les mots de celui ou de celle qui est passé juste avant. On s’échange des plans drague, on mentionne l’agente « aux belles taches de rousseur », on dit à Marianne qu’on l’aime, on écrit « prout » en se sentant terriblement intelligent, on signe Jacques Chirac, Blaise Cendrars, Nietzsche ou Gargamel. Il y a des tirades incompréhensibles, comme celle d’un certain CLG : « La parenté thématique (éventuelle) entre les œuvres en est une intellectuelle, l’éclatement des esthétiques dont elles relèvent, se trouve, lui, bien plus prégnant, voire rédhibitoire, car il a lieu perceptivement. ». Et puis, au bout du marécage vindicatif, cet ultime commentaire, signé sans doute le dernier jour de l’exposition : « Merci, il y a de l’espérance. À bientôt. »

 

 

Cet article, qui cite sans guillemets les deux volets du livre d’or de l’exposition « Traces du sacré » (Archives du Centre Pompidou, cote 2014W044/80), qui s’est tenue en 2008 au Centre Georges Pompidou, n’aurait pas été possible sans l’aide de MM. Jean Charlier et Jean-Philippe Bonilli, que je remercie ici chaleureusement.