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variation

Adel Abdessemed

un peu crapotou. 

Relire l’histoire des expositions par les livres d’or

par Camille Paulhan
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Adel Abdessemed. Je suis innocent

3 octobre 2012 – 7 janvier 2013

En découvrant le livre d’or de l’exposition personnelle d’Adel Abdessemed au Centre Pompidou, je dois dire que je suis troublée par ma mauvaise mémoire. L’exposition n’a que dix ans et, en y repensant, je me souviens uniquement de deux œuvres  : en premier lieu la statue représentant le « coup de boule » de Zidane à Materazzi au cours de la Coupe du Monde 2006, et devant laquelle on passe lorsqu’on arpente la Piazza. Je retrouve dans de vieux dossiers un souvenir de cette statue d’un pompiérisme qui me semble affligeant à l’époque – mais qui aujourd’hui, en regard de Charles Ray, s’avère presque dotée d’une âme. C’est une mère furieuse dont la progéniture indisciplinée refuse de poser devant la sculpture face au portable que l’on brandit, et qui finit par choper un de ses enfants par la capuche, avant de l’obliger à esquisser un sourire malgré les larmes. Elle conclut très sérieusement : « Pour papa ! » Dans le livre d’or, on s’interroge : on pensait qu’il voulait dénoncer, mais en réalité il cautionne le geste. De jeunes gens adorent, en revanche. La deuxième œuvre, c’est la série des Christ en fil barbelé. À l’époque, l’ensemble me paraît d’une obséquiosité rare. Je n’ai guère changé d’avis. Le livre d’or, lui, n’est qu’admiration pour lesdits Christ : c’est beau, voilà. Même pour les visiteurs qui doutent, ces œuvres sortent du lot : ils ne peuvent pas être de cet artiste ! it’s not possible. 

Je dois convenir que le souvenir s’arrête à peu près là. Je dois toutefois rajouter celui de l’omniprésence des publicités dans le métro, montrant Abdessemed en feu dans une rue de Paris. L’image me fascine, à l’époque. Aujourd’hui je m’en méfie : être content de soi me semble plutôt rebutant. Dernière réminiscence : à la librairie du Centre Pompidou, j’ouvre par curiosité le petit livre d’entretiens avec Pier Luigi Tazzi, publié peu de temps avant l’exposition parisienne. Je lis la réponse d’Abdessemed à la première question du critique d’art : « Je n’ai pas choisi l’art, c’est l’art qui m’a choisi. Un religieux dirait qu’il a été ‘‘élu’’. Je suis né à Constantine, d’une mère musulmane, dans une maison juive, et avec des sœurs chrétiennes comme sages-femmes. Ce jour-là je pense avoir rassemblé les dieux du monothéisme. » Je referme l’ouvrage là, car la vie est courte.

Honnêtement, c’est maigre. Alors je compte sur le livre d’or pour me rafraîchir la mémoire. Il me faut d’abord passer outre les commentaires excessivement laudateurs comme ceux excessivement dépréciateurs. À ma grande surprise, ils s’épongent les uns les autres, en quantité comme en démesure. Je t’aime n’est pas très loin de grosse merde. Magnifique et consternant. Superbe et à dégueuler. Puissant et violent et abject sans intérêt. Mélange de force et de finesse et une grosse boursouflure écœurante et facile. Magnétique et hypnotisant et merveilleux d’indigence. On s’invective, d’ailleurs. Que ceux qui n’aiment pas passent leur chemin. Les puristes n’ont qu’à aller se faire foutre. Les détracteurs répondent : les ravis de la crèche d’Abdessemed sont vraiment prétentieux. Le fan-club se rebiffe : faibles trouillards que vous êtes. Le débat se cristallise vite pour savoir s’il faut exhiber ou non la violence : si certain·es défendent les images violentes parce qu’elles ouvriraient, semble-t-il, la discussion, d’autres l’accusent de complaisance. Cela va de la pédagogie d’un certain Philippe – expliquant doctement que montrer la violence est à double tranchant, celle-ci pouvant être cathartique mais aussi voyeuriste – à l’agressivité d’un Nicolas : Moi aussi je peux venir avec des potes te fracasser la gueule et on filmera la scène. Un point de plus pour le diplomatique Philippe. 

Le livre d’or révèle également les petits arrangements du Centre Pompidou, ou comment gérer au mieux les queues interminables pour l’exposition Salvador Dalí, qui se tient au même moment : on conseille aux visiteurs d’aller plutôt voir Abdessemed. En effet, il n’y a pas d’attente à l’entrée et on circule bien – j’ai le souvenir de grandes salles vides. Les refoulés du surréaliste catalan moustachu se retrouvent bon gré mal gré à arpenter les espaces de la Galerie Sud, parfois juste après l’exposition de Mircea Cantor, celle de Bertrand Lavier ou celle de Sempé. Ça râle sec dans les commentaires : À côté de la poésie que présente Mircea Cantor, vous n’avez pas honte ? demande l’un (immédiatement contredit par une phrase parasitaire et sobre : Il y a de la place et beaucoup d’intérêt pour ces 2 artistes). Allez voir Lavier, intime un autre qui juge Abdessemed magnifiquement con et moche. Un énervé écrit : Vraiment nul, 12 euros pour ça !! Un scandale ! Un agacé a rajouté : Vivement que ça passe à 13 euros, ça filtrera un peu la connerie. On peut sans doute admettre que les 18 euros actuels pour voir l’intégralité des expositions a d’abord filtré les visiteurs·es modestes ; pour le reste, difficile à dire. 

Malheureusement, tout en ayant parcouru les expositions des cinq artistes susmentionnés, aucune d’entre elles ne m’a particulièrement bouleversée. En revanche, je retrouve dans le livre d’or un sentiment qui ne m’a pas tellement quittée, à propos du travail d’Abdessemed : quelque chose de l’ordre de l’appât – à collectionneurs, à regards, à critiques. Dans le fond, peu importe sans doute dans ce cadre que l’artiste ne cesse de se faire insulter dans le catalogue, qu’on le qualifie de grand malade et de fou, ou qu’on lui conseille une psychothérapie, une cure de thalassothérapie ou de se mettre vraiment au travail. Tant qu’il y a, en même temps, les bravo l’artiste, les je t’aime Adel, les tu es un grand artiste, les nous sommes avec vous (a écrit une admiratrice aristocrate), et les encouragements béats : merci pour la force de votre travail qui nous fait tomber les écailles des yeux (carrément). Les adjectifs utilisés pour décrire l’artiste résonnent avec des intuitions d’époque : opportuniste, jouant sur les bas instincts, pompier. Et effectivement, beaucoup de visiteurs·euses semblent fasciné·es par la provocation comme valeur ultime, vérité pure qui anéantit le discours : Je ne sais pas si j’aime ou non, en revanche j’ai la nausée. Objectif atteint ? (se demande Anaïs). Sophie, étudiante en danse, émet l’hypothèse que les gens sont mal à l’aise et énervés car Abdessemed les a mis à nu. Trop facile, pensé-je aujourd’hui, et pensais-je déjà il y a dix ans. 

En relisant le livre d’or, cela remonte d’un coup : l’étoile en résine de cannabis (Cloé se propose de la récupérer à la fin de l’exposition), les animaux empaillés et brûlés qui ont fait peur à Christine, le joueur de flûte qui malheureusement a l’air d’avoir concentré la plupart des commentaires sur la taille de son sexe. Cela ne vole pas très haut, entre zizi et kiki, arrêtons ça là. D’ailleurs, ça s’engouffre complètement. À ma grande surprise – naïve suis-je – les diatribes racistes, bien que peu nombreuses, se détachent. Difficile de les citer, mais lorsque je lis (et je remets les guillemets pour l’occasion), « Adel, remonte dans ton bateau […] et dégage », je me dis que dix ans, en chronologie de la xénophobie, c’est très court. L’anonymat protecteur des livres d’or papier, contrairement aux nouveaux livres d’or, où il faut laisser son adresse email et penser à bien cocher si l’on souhaite recevoir la lettre d’information, permet toutes les ignominies. En revanche, là où je n’avais peut-être pas perçu tout l’enjeu de l’exposition, un certain nombre de commentaires rageurs du livre d’or m’éclairent sur ce qui, aujourd’hui, paraît évident, et qu’avait dénoncé en son temps Catherine Millet dans un éditorial d’art press[1], à savoir la collusion du service public avec l’empire Pinault. Bof, Pinault encore un effort, écrit un·e visiteur·e, moins vulgaire que d’autres. 

Finalement, outre le commentaire complètement décalé de Michel et Cloclo qui expliquent avoir apprécié le plat principal en dépit de l’entrée froide, du cheveu sur le dessert et du service laissant à désirer, ce que je retiens avec le plus d’intérêt est la phrase d’un·e anonyme ayant préféré le rester. Tout cela me paraît un peu crapotou ! Après enquête, « crapotou » n’ayant absolument aucune définition dans un quelconque dictionnaire, au contraire de « crapoteux » (répugnant), j’opte pour ma propre hypothèse, loin de toute étymologie. Un vague écœurement face à ce qui semble provocateur, mais serait sans doute plutôt servile et un peu roublard. « Crapotou », donc. 


 

 


 

Cet article, qui cite sans guillemets les deux tomes du livre d’or de l’exposition « Adel Abdessemed. Je suis innocent » (Archives du Centre Pompidou), qui s’est tenue en 2012-2013 au Centre Georges Pompidou, n’aurait pas été possible sans l’aide de MM. Jean Charlier et Jean-Philippe Bonilli, que je remercie ici chaleureusement.

[1] « Je m’apprêtais à compléter l’article de Christophe Kihm qu’on lira en pages 94 et 95, en déplorant le fait que des musées parmi les plus grands se croient obligés, en période de restriction budgétaire drastique, d’accepter l’argent de grosses galeries et autres spéculateurs pour financer quelque exposition spectaculaire. », dans Catherine Millet, « Du Printemps arabe à l’hiver parisien », art press n° 396, janvier 2013. Voir aussi, dans le même numéro, Christophe Kihm, « Adel Abdessemed. Édifiant ».

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