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RENDRE LE "NON RÉEL" RÉEL[1]

par Clare Mary Puyfoulhoux

Nous qui désirons sans fin, group show, commissariat Marion Bataillard, Galerie jeune création, Fondation Fiminco, Romainville, 2019, avec Ellen Akimoto, Marion Bataillard, Diane Benoist du Rey, Nicolas Blum Ferraci, Bertrand Dezoteux, Valentina Dotti, Cecilia Granara, Alice Guittard, Johann Nöhles, Simon Pasieka, Baptiste Rabichon, Simon de Reyer, Ariane Yadan.

Entrer dans l’espace, marcher, voir, penser. Assez rapidement, se retourner vers l’entrée ou se diriger vers ce qui ressemble à un bar, tendre la main, se pencher, prendre le bout de papier imprimé. Lire. Refuge, clef, jeu.
 
Les expositions sont accompagnées. Quelqu’un demande à quelqu’un, quelqu’un propose, et les lignes défilent. On y dit l’âge, le genre, les repères ; l’avant, l’ailleurs. On donne à manger des mots pour les mots, pour que les mots viennent aux bouches, les idées à l’esprit. Souvent on se dit « ah oui ». Soulagement. Ce sont des évidences pour qui a franchi une fois le seuil. En 2019 cependant, vertige. Un artiste fait. Il illustre. Des images pour accompagner du trait. Du traitement de texte là où la bureautique surannée, ses marqueurs, ses fluos, occupaient le mur. Les galeristes surpris, inquiets. Les journalistes désarçonnés. Le risque terrible que personne ne dise ce qui pourtant se voyait. L’exposition de Gabriele De Santis, « All colors of the night », qui se tint du 9 février au 30 mars 2019 à la galerie Chez Valentin fut l’une de mes préférées. Plus tard, à la dernière heure du dernier jour, je vis l’exposition de Charlotte Develter,

« Mandelfierst », chez Jérôme Pauchant. Rien à voir, le texte est d’abord en anglais. On ne peut pas le prendre, il faut le demander. On vous l’envoie. Il est parfait. Très rapidement, parce que c’est ce qu’il est en train de lire, Jonathan P. Watts cite T.J. Clark qui, dans son ouvrage Heaven on Earth: Painting and the Life to Come, publié en 2018 chez Thames & Hudson, dit :

The wonderful easy godlessness of French painting in the nineteenth and twentieth centuries, still my teacher of the beauty and depth that so-called ‘secularization’ can attain, has little to tell us, sadly, as men in orange jumpsuits plead for their lives on camera. We need the wisdom – which includes the bitterness – of men for whom the Massacre of the Innocents and the smell of heretics’ burnt flesh were commonplace.[2]

Qu’est-ce que voir une exposition? Rentrer et sortir d’un espace, poser son regard sur ? À partir de quand, ou de quoi, peut-on en parler? Julien Verhaeghe, fondateur de la revue Possible, insistait, lors de notre intervention à L’ahah le 9 février 2019 : le critique peut-il se contenter d’être celui qui met le point final aux expositions ? N’est-il alors qu’un flâneur suranné des espaces démodés où plus rien ne se passe, sinon la poussière qui continue de tomber ? Mais n’est-il pas aussi celui qui, flânant, récolte des lignes à partir desquelles tisser ? C’est-à-dire celui qui garde trace de son passage. Auquel cas, flâneur-collectionnant, il amasse des mots qu’il peut faire siens. J’entends par là qu’à mesure, le point se transforme ; de final, il devient départ.
 
Continuons collage :

Alors oui : fuir, c’est tracer une ligne. C’est alors que Pierre Weiss me parle de la dimension vitalisante et énergétique, de l’aspiration chorégraphique de la main qui poursuit malgré tout sa course. Voilà comment un trait s’ouvre par ses extrémités, et prend son élan. Cela me poursuit : différence, répétition, musicalité, basse continue chez Bach, baroque chez Leibniz, pli. Une voix me répond par la portée, qui, sur la partition, charge en elle les notes noires sur sa ligne claire[3].

Que disent-ils donc, ces textes qui accompagnent, d’autre qu’un écho à nos préoccupations ? Des informations qui flattent l’artiste et rassurent le galeriste ? Sont-ils publicitaires ? Est-ce cela qu’on leur reproche, serait-ce oublier la nature d’abord marchande d’une galerie ? Quel est ce jeu étrange qui permet à Lafayette de devenir Anticipations ? Pourquoi ne voyons-nous pas le lien ?

Gabriele De Santis, All Colors of the Night,  2019, Vue d'exposition, Chez Valentin, Paris, Courtesy of the artist et Frutta Gallery, Rome.

Gabriele De Santis, All Colors of the Night,  2019, Vue d'exposition, Chez Valentin, Paris, Courtesy of the artist et Frutta Gallery, Rome.

Gabriele De Santis, All Colors of the Night,  2019.

Charlotte Develter, Mandelfierst, Galerie Jérôme Pauchant, Courtesy de l'artiste et Galerie Pauchant. 2019.

Pierre Weiss, Telstar,  2019, Vue d'exposition, Galerie Valeria Cetraro, Paris, © Salim Santa Lucia.

L’argent est sale et le critique mal payé. Souvent l’artiste se rebelle et dit pareil. Parfois le commissaire aussi. Le galeriste justifie ses 50% en expliquant les murs, les réceptions, le risque, le carnet d’adresses et le bon mot. L’artiste a pour lui le geste, le matériau, le temps et la vie. Le critique est une sangsue qui parfois écrit - parfois en revue et parfois même ce texte sur feuille volante qu’on peut aisément copier-coller dans son esprit ou sur sa page actualités.
 
Mais le critique dit aussi, caché derrière l’ouvrage de Clark, que des hommes en combinaison orange jouent leur vie devant des caméras tandis qu’il écrit. À lire le texte, nous pensons, sommes le critique, le galeriste et/ou l’artiste qui attend que des jambes franchissent le seuil et que les yeux regardent ce qui se joue temporairement dans un espace clos. Pourquoi ?

À la fois sculpture et maquette, chaque site télescope des éléments réels d’une architecture et une vision réinventée, fictionnelle du palais, du temple, du jardin et de ses différentes composantes (grotte, gloriette, promontoire, rocaille ou Folie) conçues juste pour l’agrément, le plaisir. Un monde en soi porteur de récits, de contes, de mythes et d’épopées se cristallise. « J’ai beaucoup regardé les jardins de la Renaissance maniériste et les peinture de vedute », rappelle Éva Jospin. Dans cet espace de représentation et de réinterprétation de la nature idéalisée, elle n’en reconfigure pas moins les motifs, les décors. Elle en revendique les artifices, les trompe-l’œil indissociables d’habiletés et de virtuosités techniques, de jeux de plans et de perspectives.[4]

Quel lien, entre les préoccupations existentielles d’un T.J. Clark pris dans les juxtapositions du réel, de ses écrans interposés, et les visions que Christine Coste attribue à Éva Jospin ? Que se passe-t-il réellement en galerie ? « Fuir, c’est tracer une ligne. » Les mots de Léa Bismuth citant Deleuze[5] reviennent. La ligne peut aller vers ou séparer. Elle est ce que la main trace, elle peut prendre vie. Le texte, qui est une succession calibrée de lignes, est à l’exposition : il est suscité par elle, ne serait pas sans. Il la détaille, l’explique, la tire hors des murs, il rebondit sur elle. Béquille lorsque ça ne tient pas, gageure pour qui a de l’argent, envol quand les choses se passent bien. Ses lignes ont un certain nombre de fonctions. Et toujours en même temps, il y a des hommes en combinaison orange qui plaident, qui n’empêchent pas la galerie, la pensée, l’exhibition. Quel mal y a-t-il vraiment ?


« Les mots et esquisses, écrits, dessinés et assemblés dans cette image sont une tentative simple à décrire l’exposition et la pensée derrière la nouvelle série d’œuvres pour Phil et Fred (propriétaires et directeurs de la galerie depuis 1994) »[6].

Gabriele De Santis dit simple, « tentative simple », et ramène le texte d’accompagnement à ce qu’il est, une notice : la présentation sommaire d’un sujet particulier. Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales dit de “sommaire” qu’il s’agit d’une « analyse écrite ou orale, se limitant aux points essentiels et qui rend compte d'une information ou d'un texte donnés ou qui sert de base à un développement ultérieur »[7]. Points essentiels, développement ultérieur. Ligne. Le texte d’accompagnement serait alors ce qui circonscrit les éléments d’une exposition, les données factuelles, techniques ou politiques derrière le geste, les points à partir desquels penser (trouver des échappées).

Or que se passe-t-il en galerie, si ce n’est la présentation d’un virtuel ? Du virtuel arrêté[8] d’une pratique, du virtuel visible d’un geste qui s’agence parfaitement, miracle, à l’espace où il est vu. Les mots nous mentent donc, puisqu’ils ne disent jamais cela, qu’il y a des murs, un temps, une assurance, un prix qui lui est l’enjeu, la raison d’être du cirque. Évidence. Pourquoi les mots alors ? Pour porter où, pour nier quoi ? Prétexte à quoi ?

Les crises n’en finissent plus de se superposer. La catastrophe, de se répéter. L’humanité a accepté la tentation du pire, elle a tant exploité jusqu’à sa déchirure ce qui fait monde, qu’elle a fait des choses des extensions de son propre narcissisme d’espèce. L’heure est sans doute arrivée de prendre la mesure de l’agentivité de toutes entités, d’accepter que nos productions ont agi sur nous et que les qualités dont nous nous prévalons, de la raison au langage, en passant par les civilisations ou l’art, sont le fruit d’une dynamique écoévolutive et de l’action du non-vivant sur le vivant. L’exceptionnalité de l’homme est un mythe d’espèce fondé pour sa survie et son hégémonie.[9]


Marion Zilio parle. Nelson Pernisco a une exposition personnelle. La galerie Bertrand Grimont accueille. C’est en janvier 2019 et ça s’intitule: “Si par parking, vous comprenez jardin”. Le texte s’ouvre sur une énumération. Son temps pourrait presque être le nôtre, n’était-ce la fiction en lisière de chaque mot. Il s’avance froidement factuel, dit. Il affirme quelque chose d’autre que le vrai ou le faux, d’autre encore que la “pesée” d’une œuvre. Affirmant il sort le flâneur de son confort, le projette dans le discours ambiant, dans le malaise. Il crée un état. Cette exposition, je ne l’ai pas vue. Cette critique, celle qui écrit, je la connais. Si l’extrait vient s’intégrer à notre pérégrination c’est parce qu’il y a sa place, en dépit du fait que mon corps et mes pas n’ont pas foulé l’espace Grimont au moment Pernisco, et malgré l’affinité Zilio. Proposons une hypothèse. Quand le texte accompagnant l’exposition n’est pas une somme d’informations en forme d’arrière-plan rassurant, quand il est pensé, ne serait-il pas possible de l’appréhender, comme les œuvres présentées, à la manière d’un écho ou d’un reflet, d’une prise partielle et partiale sur la violence impalpable de l’air du

temps ?
J’entends ici un petit éloge, avec contradictions - évidemment, quand le galeriste achète un texte pour accompagner une exposition, il achète aussi une plume, voire un nom. Mais ce nom, cette plume, et cela est entendu, se vend tout autant quand il écrit en revue, en catalogue, en site Internet ou en statut Facebook. Éloge alors à cette force qui ne saurait être simplement celle d’un individu, qu’il soit créant, payant ou pensant. Éloge, pour citer la meilleure production textuelle-exposition de ces derniers temps, aux carottes :

I. DIALECTIQUE

LA POULE — La vie est affreuse !

LE MOINEAU — Pourtant mon amie, tu l’aimes autant que moi !

LA POULE — Par quelle vilaine mécanique sommes-nous rendus à tenir à cette odieuse !

LE MOINEAU — Ah tu y vas un peu fort ! Ne jouis-tu pas de ses douceurs aussi !

LA POULE — De douceur je ne vois souvent que promesse !

LE MOINEAU — Mais vivre cette promesse, n’est-ce pas déjà un bien en soi !

LA POULE — Une servitude, oui ! Une fumisterie !

LE MOINEAU — Je t’accorde un peu d’amertume ! Mais entends-tu donc que nous devrions être souverains sur la vie !

LA POULE — Nous courrons comme des ânes après des carottes !

LE MOINEAU — N’est-ce pas une vision fabuleuse ! Les carottes sont magnifiques ! D’un orange vif, et bien charnues ! Le ciel de l’aube ! Et la course de l’âne, malgré tout ! [10]

[1] « What other aspect of the thing seen or event imagined does the ‘unrealistic’ notation make vivid? », T. J. Clark cité dans le texte accompagnant l’exposition Mandelfierst de Charlotte Develter, du 16 mars au 11 mai 2019, galerie Jérôme Pauchant.

[2] « La séduisante impiété de la peinture française des XIXe et XXe siècles, qui reste mon guide dans le domaine de l’esthétique et des concepts liés à ce qu’on appelle la sécularisation, a peu, malheureusement, à nous apprendre, quand des hommes en combinaison orange supplient devant la caméra qu’on leur laisse la vie. Nous avons besoin de la force de caractère – ce qui inclut la compassion – des hommes, pour qui le Massacre des Innocents et l’odeur de la chair brûlée des hérétiques étaient choses courantes », citation par Jonathan P. Watts de T.J. Clark tirée du texte d’accompagnement de l’exposition Mandelfierst.

[3] Léa Bismuth, texte de présentation de l’exposition Telstar de Pierre Weiss, Galerie Valeria Cetraro, du 30 mars au 11 mai 2019, Paris.

[4] Christine Coste, texte d’accompagnement de l’exposition personnelle d’Éva Jospin à la galerie Suzanne Tarasiève, du 8 juin au 26 juillet 2019.

[5] Gilles Deleuze, "De la supériorité de la littérature anglaise-américaine", in Dialogues, Gilles Deleuze, Claire Parnet, Flammarion, 2008 [1987].

[6] Gabriele De Santis, All colors of the night, galerie Chez Valentin, du 9 février au 30 mars 2019.

[7] https://www.cnrtl.fr/definition/sommaire 

[8] Dans sa relecture, Marion Zilio se demandait si “le virtuel arrêté” n’était pas, tout simplement, “l’actuel”.

[9] Marion Zilio, texte de présentation de l’exposition Si par parking, vous comprenez jardin, de Nelson Pernisco à la galerie Bertrand Grimont, du 31 janvier au 27 février 2019.

[10] Marion Bataillard et Johann Nöhles, texte de présentation de l’exposition collective Nous qui désirons sans fin, présentée à la Galerie Jeune Création, Fondation Fiminco, Romainville, du 20 octobre au 13 novembre 2019.