variation

Sophie. Je suis entrée chez toi. Je suis heureuse ce soir – je danse. 
Relire l’histoire des expositions 
par les livres d’or 

par Camille Paulhan
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Sophie Calle. M’as-tu vue ?
19 novembre 2003 – 15 mars 2004

 

J’avais vu cette exposition en première année de fac parce qu’elle avait été vivement recommandée par mon chargé de TD en histoire de l’art contemporain. Elle mêlait, disait-il, le protocole et le sentiment, la fiction littéraire et l’enquête. Je souhaitais vérifier par moi-même, et je dois dire que mes émotions avaient été à l’époque puissantes. J’y étais retournée plusieurs fois, à la faveur d’un pass illimité. J’avais pisté la Calle : d’abord en allant prolonger l’exposition à la galerie Perrotin, qui avait alors ses locaux à quelques centaines de mètres de mon université, et dont le personnel possédait en 2003 la même chaleur calviniste, le même sens de l’accueil enthousiaste qu’aujourd’hui. J’avais évidemment quémandé à mes parents le catalogue de l’exposition pour Noël, lesquels m’accordèrent immédiatement cette faveur puisque le coût de l’ouvrage leur évitait un samedi après-midi chez H&M en ma compagnie. Enfin, j’ai passé l’année à dévorer un par un les livres d’artistes de Sophie Calle à la Bibliothèque publique d’information, ces petits bijoux publiés par Actes Sud. En une exposition, j’étais devenue une farouche callienne, confortée en cela par mes camarades qui avaient été elles aussi touchées par la grâce. On n’imaginait même pas à l’époque qu’il ne puisse pas y avoir consensus sur cette artiste : Calle était une bonne copine immédiatement aimée, dont on avait envie de savoir les petits secrets, et qui se révélait d’une inventivité folle dans ses manigances. On la voyait comme une sorte d’ersatz un peu minimaliste d’Amélie Poulain. Nous étions nombreuses à ressentir pour cette femme tout à fait inconnue une tendresse particulière, une émotion quelque peu rare quand on commence ses études d’histoire de l’art : qui peut bien éprouver de la tendresse pour Picasso, franchement.

 

Plus de quinze ans après cette exposition, j’ai souhaité me replonger dans le livre d’or de celle-ci, essayer de retrouver cette effervescence si particulière et qui s’est sans doute aujourd’hui un peu fanée, sans pour autant que je la renie. Les trois tomes qui le composent sont noyés au pathos comme un baba l’est au rhum. Les éloges constituent l’essentiel des messages déposés, parfois plus kitsch qu’un nain de jardin. C’est émouvant, c’est fort, on l’admire, on l’aime. Elle est géniale, époustouflante, épatante, son travail est magnifique. Gregory s’est caché pour retenir ses larmes, Guillaume dit que c’était la première fois dans une exposition, Marie-Armelle a pleuré sur tout le parcours, Audrey avait la gorge nouée. On en a pris plein les yeux et le cœur, on a un nœud dans le ventre, une visiteuse avait des larmes en elle. Les étudiantes en art semblent surreprésentées parmi les personnes ayant griffonné leur petit mot dans le livre d’or. Elles se disent encouragées dans leur travail, la remercient avec une sincérité qui ne me laisse pas indifférente. Quelques ados ont commenté avec un peu moins d’empathie, comme Laurianne (13 ans) : « J’trouve que vous devez avoir l’esprit très tordu pour faire des trucs aussi débiles que faire dormir des gens dans votre lit… mé bon… ». Bastien (10 ans) n’aime pas ce qui fait réfléchir. Donc il n’a pas aimé.

 

Je ne m’attendais toutefois pas à l’avalanche d’adresses directes à l’artiste, au tutoiement omniprésent, aux centaines de je t’aime, aux numéros de téléphone, aux courriels, aux messages insistants, voire gênants. « RDV dans mon lit », a noté Delphine, Rosa lui donne rendez-vous le 24 décembre 2003 à minuit à l’église de Neuvic d’Ussel en Corrèze, un autre le 17 février 2006 sur le pont Legraverend à Rennes, Édouard prend le soin d’écrire son adresse complète à Mons-en-Barœul, Béatrice laisse son 06, accompagné des mots : « Troublant. Voyons-nous », Matthew indique uniquement « Call me » à côté de son numéro. On se veut ténébreux, mielleusement mystérieux, on dit avoir rêvé de Sophie Calle, on a adoré être avec elle, on lui demande s’il est possible de se permettre de l’aimer, on la vouvoie complaisamment, on la sent proche de soi, et d’ailleurs on la pastiche constamment. C’est souvent assez insupportable de cabotinage. 

Comme l’artiste est une femme, et qu’elle réalise parfois des autoportraits, on se permet aussi beaucoup de commentaires : plutôt mignonne, toujours aussi sexy, une belle bonne femme, mais portant des vêtements moches, heureusement que Raphaël est là pour lui signaler qu’elle compense parce qu’elle parle bien à la radio en dépit de ses tailleurs de mauvais goût. Le paternalisme était de toute évidence tout à fait admis en 2003, comme en témoignent les nombreuses préconisations faussement bienveillantes qui émaillent ce livre d’or : on encourage Sophie Calle à continuer, on lui conseille de s’accrocher, on lui recommande d’aller chez le psychanalyste (l’artiste avait à l’époque déjà 50 ans, et rien d’une jeunotte à qui expliquer la vie, rappelons-le). Certains tentent l’humour, le jeu de mots plus ou moins vaseux : Sophie Calle et ne démarre pas, Sophie Chiâle, Sophie Callamiteuse, elle est bancalle, elle gratte les fonds de Calle, c’est une brebis calleuse. Décidément mes contemporains m’épatent : je n’ai pas tant d’imagination. Très vite, au-delà de l’accumulation de déclarations d’amour un rien gluantes, on trouve les premières critiques, quasiment toujours agressives : c’est pauvre, c’est vide, c’est inconsistant, c’est une sacrée mégalomane narcissique nombriliste. D’ailleurs c’est bourgeois, parisien, prétentieux, bien-pensant, c’est même chiant, du flan, du vent. Même si je peux aujourd’hui, 17 ans après mes propres 17 ans, formuler quelques critiques qui pourraient rejoindre celles du livre d’or, je suis sidérée par la violence des attaques personnelles : pauvre personne pathétique, femme sans intérêt, petite bourgeoise frustrée qui a besoin du psy pour se sentir exister. Adeline la traite de bouffonne, et Arnold de con. Quelqu’un aimerait la voir morte, cela lui aurait épargné sa vie inintéressante. On lui reproche de voler la place des autres, des « vrais » photographes à qui elle a raflé les subventions, des « vrais » artistes – notamment un commentaire lunaire sur Paul Rebeyrolle, qui lui sait dessiner, a 75 ans et est censuré. Heureusement Marie m’aide, en écrivant qu’elle se refuse à faire une critique négative pour ne pas ressembler à ceux qui, pour se donner de la consistance, fustigent. Et comme le mentionne avec lucidité Krystel, la lecture du livre d’or en apprend beaucoup sur les défenses et levers de boucliers que peut provoquer la présentation des douleurs intimes. Je me retrouve davantage aujourd’hui dans les commentaires qui insistent sur la tristesse de la rétrospective, là où à l’époque je l’avais trouvée lumineuse. On se croirait à une veillée funéraire, et pourtant, ajoute cet·te anonyme, dans certains pays on y joue du tambour, on rit, on boit. Une autre personne laisse dans le livre d’or cette phrase si singulière : « je sors de cette exposition avec un goût de pierre tombale dans la bouche ». 


Sans originalité aucune, j’ai aimé les mêmes choses que les autres, Douleur exquise, bien sûr, mais aussi Les aveugles et L’argent. Voilà d’ailleurs une des grandes qualités de Calle : vous faire croire à votre particularisme alors que vous êtes fondu·e dans la masse. Et même, me rends-je compte au fil des tomes, que je ne suis pas la seule à m’intéresser à ce livre d’or, pour lequel plusieurs personnes se plaignent qu’il ait fallu faire la queue pour y laisser un message. On demande à l’artiste si celui-ci deviendra un jour une œuvre, on espère le voir exploité pour s’y retrouver cité, on la supplie de le publier, on lui a caressé chaque page de la main droite, c’était doux. 

 

Je ne pense pas que les visiteurs et visiteuses de l’exposition de Sophie Calle aient été plus originaux ou plus fêlé·es (et béni·es soient les fêlé·es) que les autres. Mais il est évident que c’est la teneur de l’œuvre de l’artiste qui a encouragé cette appropriation du livre d’or comme un espace où raconter sa vie, où être lu, où donner libre cours à ses fantaisies, y compris lorsque le récit était niais ou inconsistant. L’ensemble m’émeut, au-delà parfois de la lassitude des témoignages personnels. C’est Claire qui explique que l’homme qu’elle aimait l’a emmenée voir l’exposition pour lui annoncer la fin de leur histoire, Nathalie la Paimpolaise quittée aujourd’hui par son ami, une anonyme décrivant une grande douleur depuis sa rupture avec J., parti à l’automne pour un homme. Sophie a été plantée par Marc, un Canadien qui lui avait donné rendez-vous à mi-chemin entre chez lui (Londres) et chez elle (Bordeaux) : elle pleure, et c’est incommensurable. Alors, comme une énigme dont on ne sait, comme souvent chez Calle, si elle est à lire dans un éclat de rire ou une infinie mélancolie, ce dernier message dont j’ai volontairement caviardé le nom de famille écrit en toutes lettres : « Il est 14h15. Étienne S., de nationalité belge, s’apprête à quitter l’exposition ‘‘Sophie Calle’’, en y abandonnant sa femme, et sa vie de con. »

 

 

Cet article, qui cite avec et sans guillemets les trois tomes du livre d’or de l’exposition « Sophie Calle. M’as-tu vue ? » (Archives du Centre Pompidou, cote 2006019/001), qui s’est tenue en 2003-2004 au Centre Georges Pompidou, n’aurait pas été possible sans l’aide de MM. Jean Charlier et Jean-Philippe Bonilli, que je remercie ici chaudement.